Terre d’Irlande — Chapitre 1 — Dublin
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Terre D’Irlande — Chapter 1 — Dublin
Paris: G. Charpentier et Cie, 1887, pages 1-19, 2,623 words
I
DUBLIN
Je suis à Dalkey, un faubourg de Dublin. De la hauteur j’aperçois la mer semblable à une coupe d'eau bleue. Elle s’étend à deux cents pieds au-dessous de moi: on dirait une grande glace unie; — elle est couchée sous le ciel bleu, aussi calme, aussi mystérieusement silencieuse que le miroir d’un enchanteur où l’on peut lire les secrets de l’avenir. Elle a vraiment la forme d’une coupe: des montagnes bleues l’enserrent de chaque côté, et elle se soulève amoureusement jusqu’aux lèvres de la falaise. Les montagnes du Nord, les montagnes de Turner, avec leurs innombrables aspects, — perspectives brumeuses qui flottent au loin dans une délicate grisaille, ou larges et tranchantes découpures se dessinant brutalement dans la clarté du soleil, — ressemblent aux bras armés d’un chevalier qui se penche sur une sirène flottante, dont il voudrait retenir la fuite pour en obtenir encore une heure d’amour. J’entends le liquide murmure de la mer; elle chante à la plage aussi doucement qu’une tourterelle à sa compagne; j’aperçois les voiles blanches parsemées sur le fond gris du ciel; et sur l’horizon vaporeux d’autres voiles apparaissent et disparaissent, plus légères que les larges ailes de la mouette qui plane et plonge, tantôt à quelques pieds seulement de la pointe du rocher, tantôt à cent pieds entre le rocher et la mer. Ma pensée se reporte involontairement à la baie de Naples que je n’ai jamais vue; mais assurément, quoiqu’elle puisse être le dernier délice de la nature et qu’au delà l’imagination ne rêve rien, elle n’est pas plus belle que celle que j’ai sous les yeux!
Je suis à deux cents pieds au-dessus de la mer striée de pourpre et de violet; et sur ma tête des rochers se dressent et surplombent. De chaque côté, les montagnes pressent de leurs bras voluptueux la mer voluptueuse, et les hauteurs au-dessus de moi sont parsemées de villas perchées sur le roc comme des oiseaux. Çà et là, on aperçoit un bouquet d’arbres; ici, une bande de pelouse verdoyante, où les robes blanches des jeunes filles jouant au tennis flottent en tous sens. D'une villa à une autre la route blanche serpente, semblable à un fil qui conduit à travers les détours d’un labyrinthe; tantôt elle se perd dans un enchevêtrement de rocs; tantôt elle s’évanouit à la vue dans l'ombre épaisse et longue d’un bois de pins; tantôt elle se suspend, on ne sait comment, au flanc même des rochers: et tout en haut, se détache sur les espaces du ciel bleu la bruyère sauvage qui couronne le front de la montagne.
Dans l’exquise limpidité du jour chaque détail est visible; et mon œil glissant du sommet des hauteurs jusqu’aux profondeurs de la plage, je puis apercevoir des femmes en long costume noir de bain se cramponnant à la grève: elles sont si loin qu’elles paraissent comme des mouches; de l’autre côté, les chairs nues de quelques enfants étincellent dans un rayon de soleil; ils s’accrochent aux flancs noirs d’un bateau; en voilà un sur la proue qui ramène ses mains jointes au-dessus de sa tète et disparaît dans la pourpre des vagues. Sur la terrasse, un gros homme, le type de la prospérité commerciale (c’est un distillateur), est debout, sa famille autour de lui, jouissant avec une délicieuse paresse de cette après-midi d’été. Puis on entend le grondement d’un train; le sifflement strident déchire l’air et est répercuté en bas par les échos des plus lointains rochers de cette étrange montagne. L’œil suit la fumée blanche sur un pont; puis le train se perd sous un tunnel; voilà qu’il reparaît, et tournant et se tordant, se faufile comme un lapin à travers les rochers.
Il n’y a pas de ville qui ait de plus beaux environs que Dublin. En voyant Dalkey, on songe à Monte-Carlo, ou mieux encore aux jardins suspendus de Babylone. En tout cas, on ne peut s’empêcher de rêver de balustrades de marbre, de fontaines vives, de yachts innombrables, de cours d’honneur, de jardins somptueux; mais, hélas! l’œil ne rencontre que quelques villas délabrées. Leurs murs blancs étincellent au soleil et font illusion; mais, si vous approchez, vous ne trouvez depuis la porte d’entrée qu’une écorce peinte et des jardins en ruines.
Et dans quelle stagnation languit ici la vie! Les habitants des villas sont pour la plupart des propriétaires réduits par les circonstances à fermer leurs maisons et à venir ici faire des économies; ou plutôt, ils appartiennent à la seconde classe de propriétaires: les veuves vivant sur le douaire qui leur est payé par leur aîné, et les créanciers hypothécaires, sur l’argent placé par eux ou leurs ancêtres sur la terre. Car en Irlande il n’y a que la terre. A l’exception de quelques distillateurs et brasseurs de Dublin, qui vivent de l’ivresse du peuple, il n’y a d’autre voie en Irlande pour avoir de l’argent que le paysan.
L’axiome socialiste, que le capital n’est qu’une plus-value qui s’accroît du travail de l’ouvrier non payé dans le présent ou le passé, se trouve pour les autres pays mitigé et comme perdu de vue dans la multiplicité des chemins de traverse que suit l’argent avant de tomber dans la poche des riches; mais en Irlande le passage direct et brutal de l’argent des mains calleuses du paysan dans les mains délicates du propriétaire sent terriblement le servage. En Angleterre, le propriétaire bâtit et entretient sa ferme. En Irlande, il ne fait rien, absolument rien. Il abandonne au paysan la terre nue, envoie son agent recueillir la moitié du rapport annuel; en un mot, il laisse le paysan l’entretenir dans l’aisance et le luxe. — “Je suis un propriétaire irlandais; j’ai fait ainsi, je fais ainsi, et continuerai de faire ainsi; car il m’est aussi impossible qu’au reste de ma classe de faire autrement; mais cela ne m’empêche pas de reconnaître ce fait, que c’est un système usé, qu’il n’est plus tenable au dix-neuvième siècle, et qu’il doit succomber.” — En Irlande, chaque poulet mangé, chaque verre de champagne bu, chaque robe de soie traînée dans la rue, chaque rose portée au bal vient directement de la masure du paysan. Il y a quelques années, ce tribut (car la rente en Irlande est un tribut et rien autre) était accepté sans étonnement, sans arrière-pensée, absolument comme en d’autres âges le monde acceptait l’esclavage ou la féodalité.
Mais un beau jour, par le plus soudain des revirements, les écailles sont tombées des yeux du peuple, et le peuple a résolu de se débarrasser de cette plaie. Visible jusqu’ici seulement pour un petit nombre, qui encore n’en admettaient l’existence que dans les plus pauvres districts, cette plaie saute aujourd’hui à tous les yeux; elle éclate de toutes parts, dans le cœur de la cité, comme dans son plus élégant faubourg. C’est comme si un voile avait été tiré, mettant à nu les pustules qui couvrent la chair de l’Irlande.
Vous voyez d’ici cet homme assez mal élevé, dans un costume râpé, fumant une pipe noircie au bout de la terrasse envahie par les mauvaises herbes de la villa délabrée qu’il a louée pour la saison. Il cause avec sa fille, — une jeune fille à l’air triste, habillée d’une blouse de cachemire rouge déchirée boulonnée derrière le dos. Elle lui raconte qu’il lui faut un nouveau costume pour aller à quelque partie de tennis dans le voisinage. Lui gronde et pense qu’elle ferait beaucoup mieux de ne plus accepter de partie de tennis cette année. — Veut-il donc, lui repart-elle, qu’elle reste vieille fille? On ne fait rien pour lui procurer quelque chance de trouver un mari; on ne lui permet aucune partie; on n'invite pas un jeune homme à la maison. — Finalement, il tire de sa poche un rouleau de billets noirs et graisseux, billets aux bords usés, billets coupés en deux puis recollés, billets qui sentent la fumée des masures, la sueur des champs, billets sur lesquels on a craché dans les foires pour porter bonheur, billets qui sont un abrégé des souffrances du paysan dans l’ouest de l’Irlande.
La jeune fille s’en va en sautant avec trois ou quatre de ces billets acheter un costume, rêver du mari qu'elle n’obtiendra jamais; et l’homme retombe dans ses idées noires, songeant à la Ligue agraire, à la possibilité de tirer de ses tenanciers en automne ce qu’ils ont refusé de payer au printemps; et moi, rêvant aux banknotes, à la jeune fille en chasse d’un mari, au propriétaire appauvri, à la villa tombant en ruines, je lis dans tout cela, comme sur l’épitaphe d’une tombe, l’histoire d’une civilisation près de s’évanouir; puis mes pensées retournant au beau paysage, — avec ses rochers déchiquetés pleins d’éclairs et d’ombres, ses morceaux de route blanche,et l’étrange chemin de fer suspendu comme par enchantement au-dessus de la baie bleue, d’un bleu rayé de vert et de pourpre, et les montagnes violettes se détachant à travers les nuages argentés, — je songe à Paris, à ce que Paris ferait, s’il était à quelques milles d’un si beau panorama. Paris chanterait dans cette baie... Paris danserait sur ces terrasses! Colonnes et palais, balustrades, arches et coupoles étendraient de hauteur en hauteur les enchantements de leur architecture. Les eaux sombres et calmes de la baie illuminées de mille barques étincelantes tressailliraient sous des flots de lumière, ne seraient plus qu’un rêve flottant: des feux d’artifice s’élanceraient des creux abrupts de la noire colline el rempliraient les cieux d’allégresse et de fête. Les détonations du champagne, les cris des danseurs, et les rugissements des cors de chasse retentiraient à travers les flancs sonores de la montagne.
El tout en rêvant à ma France irlandaise, je prête l’oreille aux sons monotones d’un orgue à cylindre disloqué, et je regarde le pauvre diable d'Italien tournant la manivelle, et sachant bien que personne ici, excepté peut-être le distillateur, n’est assez riche pour lui jeter un penny.
✱ ✱ ✱
Là-bas sont les monts Wicklow. Jetés autour de Dublin comme une écharpe bleue, ils sont comme des notes éclatantes de joie dans la terne monotonie des pâles rues sombres.
Le caractère de Dublin est dans l'absence de tout trait caractéristique. Dublin n’est ni laid, ni joli, ni moderne, ni ancien; mais toutes ces qualifications peuvent lui être appliquées, dans le même sens qu’à une boutique d’habits d’occasion. Oui, Dublin me rappelle une friperie, où robes de bal, complets de cérémonie, pantalons du matin, costumes d'amazone, bottes Wellington, mantelets de dentelle sont à vendre ou à louer. Rien n’y semble appartenir en propre à personne, et l’on dirait que tout le monde a porté chacun de ces vêtements un jour ou l’autre. Les rues y sont toutes bâties de briques brun pâle, un brun pâle dont on peut bien dire que c’est une couleur pauvre, mais honnête.
Elles ne sont pas bâties au hasard, improvisées comme à Londres, mais artificiellement disposées en carrés et en lignes monotones, comme une ville qu’un enfant fatigué pourrait dessiner avec une boîte de briquaillons. On n’y rencontre aucune surprise architecturale, comme dans d’autres villes; aucune de ces allées ou de ces cours curieuses, grouillant d’une vie étrange, pittoresque cl énigmatique, comme à Londres; aucun de ces emplacements singuliers qui se font jour à travers les entassements de briques, quelquefois s’élargissant en cours, — où boutiques de poissons frits, boutiques de charbon, boutiques de ferrailles rouillées et de vieux papiers s’effondrent l’une sur l’autre dans une étourdissante confusion, — quelquefois se rétrécissant en passages étranglés qui ne laissent voir du ciel que la largeur de la main, et où des bandes de petits enfants dansent joyeusement aux sons d’un orgue ami. Vous n’y trouverez pas non plus d’escaliers montant d’une rue à une autre comme à Paris. Dublin a l’air d’une aquarelle dessinée par une vieille gouvernante.
Nous sommes pauvres, mais honnêtes, crient bien haut les maisons; et dans leur élégance surannée, elles semblent s’incliner et faire des courbettes comme des dames qui ont vu de meilleurs temps. D’autres voudraient se donner des airs fashionables, et s’étalent à la manière d’une cocotte entre deux âges dans une ville de province. Des caisses de fleurs pourrissant sur les fenêtres, des stores roses déchirés, des grilles rouillées, des cours exhalant l’odeur nauséabonde des fosses aux ordures non vidées; ajoutez-y le vacarme de cent pianos; imaginez-vous une société de jeunes filles mal élevées faisant la cour à quelques avocats ou à quelques clercs, piliers de brasserie; faites tourner tout cela en rond aux accents d’une valse, de quatre heures après midi jusqu’à quatre heures du malin, avec un intervalle seulement de trois heures pour le dîner, et vous aurez réalisé l'aspect extérieur de la société de Dublin.
La conversation suivante que j’ai surprise dans un salon à la mode donnera une idée de la culture générale et du ton d’esprit normal des jeunes filles de Dublin.
Scène: la salle de bal. Personnages: deux officiers et une charmante jeune fille. — Premier officier: “Sur ma foi, quelle jolie fille que celle avec qui vous avez dansé! C’est une vraie Junon. Vous devriez me présenter.” — Deuxième officier: “Oui, elle n’est pas mal; mais je ne pense pas qu’elle vous intéresse fort; elle est bien commune, vous savez.” — “Commune, avec cette figure? impossible.” — Les deux hommes s’approchent de la beauté, et celui qui la trouvait commune s’esquive, la laissant avec celui qui l’estime divine. Je prêtai anxieusement l’oreille pour savoir à quoi allait aboutir cette accointance si heureusement commencée. Dominé par l’émotion, l’amoureux cherche ses phrases. Commencera-t-il par lui parler du temps qu’il fait, ou de l’excellence du parquet, importante question! Enfin, la demoiselle rompt le silence, et pendant que son admirateur est toujours en train d’accoucher d’une introduction en matière, après l’avoir examiné des pieds à la tête: “Ah! capitaine, dit-elle, quel petit pied vous avez!”
Les sombres et tristes rues de Dublin possèdent deux parcs: Stephens Green et Merrion Square. Le premier, qu'on a dernièrement tiré de son état de véritable jungle indienne, et décoré de monticules, de ponts et d’étangs, offert à la cité par un riche gentilhomme, ressemble, dans l’état actuel, à une cour de récréation destinée aux ébats d’une école d'enfants de charité; l’autre fleurit toujours dans tout son ancien délabrement. Il continue à donner à la ville cette apparence de friperie qui caractérise si bien Dublin. Des grilles de fer rouillées, des arbres décrépits, et quelques lamentables joueurs de tennis; dans le profond creux des chemins, on aperçoit une ou deux voitures découvertes, ce singulier véhicule qui défie la description, deux roues avec des bancs suspendus de chaque côté, par-dessus lesquels vous seriez certainement jetés, si vous ne vous y cramponniez pas de toutes vos forces.
A chaque porte de Merrion Square il y a une plaque de cuivre. Il y a plus de docteurs en droit, d’hommes de loi et de juges à Dublin que dans aucune autre cité du monde.
Dublin est une ville de fonctionnaires. Tous les hommes portent le ruban rouge du Château à leur boutonnière, et l’on trouverait plus d’une femme qui s’en font des jarretières.
Personne ne lit, personne ne pense. Pour être considéré comme un homme à la mode dans la société de Dublin, il suffit d’avoir vu une pièce ou deux à Londres avant qu’elles soient vieilles de six mois, et de maudire la Ligue agraire. Dans le high-life de Dublin, j’ai rencontré des jeunes gens qui n’avaient jamais lu la Foire aux Vanités de Thackeray, des jeunes filles qui n’avaient jamais entendu parler de Léonard de Vinci; j’ai rencontré un clubman qui me crut, lorsque je lui dis que Richard Wagner était un grand éleveur de bêtes à cornes.
Dublin est dans un état de barbarie, et, ce qui est pire encore, à l’état rétrograde.
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