Terre d’Irlande — Chapitre 7 — Le prêtre
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Terre d’Irlande — Chapitre 7 — Le Prêtre
Paris: G. Charpentier et Cie, 1887, pages 127-148, 3,068 words
LE PRÊTRE
Père Tom Shannon est le fils d’un épicier de village. L’intelligence plus qu'ordinaire qu’il montra à l’école fit espérer qu’il se consacrerait au patriotisme; mais comme il manifestait un caractère doux et réservé, il fut provisoirement décidé qu’il était plutôt fait pour être prêtre. La prêtrise et le patriotisme sont les seules voies d’avancement ouvertes en Irlande à ceux qui ne son! pas propriétaires. Père Tom fut donc envoyé à Maynooth (Maynooth est le collège subventionné par l’Etat pour l’éducation de ceux qui se destinent à la prêtrise). Il y resta six ans à apprendre le latin et la théologie. On l’ordonna à vingt-trois ans, et aussitôt après, on l’envoya dans une cure au milieu des montagnes; quand il eut servi Dieu dans cet humble poste pendant dix ans environ, l’évêque lui donna une paroisse moins éloignée; et c’est là la plus haute position qu’il puisse espérer d’atteindre.
Voici sa maison. C’est un long cottage blanchi à la chaux et couvert d’une solide toiture de chaume; elle s’élève au milieu d'un champ verdoyant, et fait face à la grande route. La porte est peinte; les fenêtres ont trois pieds de large sur quatre de haut; dans un angle grimpe un pied de chèvre-feuille; il y a quelques arbres et une palissade. C’est une maison propre, en un mot habitable, le seul point intermédiaire dans le vaste abîme qui sépare les bouges des paysans des larges maisons carrées des propriétaires. Il y a sur la porte un petit marteau de cuivre; vous frappez, et la servante du prêtre (elles se ressemblent toutes, femmes indescriptibles de cinquante ans, habillées d’un jupon rouge qui couvre leurs jambes nues, un châle sur leurs épaules) ouvre la porte, vous salue avec une sorte de courtoisie, et vous prie d’entrer au salon. Vous vous trouvez dans le plus étroit des couloirs, et vous devinez toutes sortes de chambres autour de vous, chambres construites à la diable avec de mauvaises planches, et tapissées d’un grossier papier. Ces aménagements étaient nécessaires; car Père Shannon a trois sœurs qui vivent sur ses côtes; et la promiscuité de la chambre commune n’est pas possible dans la maison d’un prêtre. Le bruit de portes fermées, celui de pas fuyants que vous avez entendu sur le seuil, c'étaient les trois sœurs qui s’esquivaient du salon. Plus que personne le prêtre irlandais se défie de sa parenté féminine, et la soustrait autant que possible aux yeux avec un soin jaloux.
Ces pauvres femmes mènent une triste vie; il ne leur est pas permis de lier société avec les femmes des paysans, et s'il plaisait au propriétaire catholique de faire un extra, et de les inviter par hasard à quelque lunch, leur frère ne leur permettrait pas d'accepter. Le même scrupule préside à toute sa conduite dans ses relations avec les femmes. Shakespeare dit: “Pour un seul homme chaste, je vous trouverai vingt tourterelles lascives”; mais Shakespeare ne connaissait pas les prêtres irlandais. Ils peuvent sans doute, et ils ne s’en font pas faute, s’enivrer à l’occasion; on ne saurait nier que leurs élucubrations à l’autel sentent terriblement la provocation à l’assassinat; mais quant à la fornication, ils n’en ont pas la moindre idée. C'est là dans leurs mœurs un point fort curieux; la question de savoir comment une caste aussi nombreuse peut vivre ainsi à l’abri de tout reproche à cet égard serait un sujet intéressant d’analyse physiologique et psychologique. Qu’ils pêchent en secret et parviennent à ne point se découvrir, il faudrait ne point connaître le pays, ne pas savoir quelle vie retirée ils mènent, tous les yeux fixés sur eux, pour le croire un seul instant. On dit qu’on leur fait boire à Maynooth pendant deux ans du bromure de potassium; ici les documents me font défaut; mais s'il est vrai qu’on n’ait pas recours à pareilles précautions, je ne connais pas de plus intéressant sujet de roman que l'histoire d’un homme qui avait péché avant l’époque de sa prêtrise, et qui fui suivi dans la solitude de sa paroisse par la jeune fille qu’il avait séduite.
Dans le salon de Père Tom, il y a un lambeau de tapis éraillé, une petite bibliothèque, quelques chaises délabrées et un piano. Père Tom est un homme large et lourd; il marche l’abdomen en avant. Il y a dans sa marche beaucoup d’ostentation, de la traîtrise dans sa longue et chaude poignée de main, de la dissimulation dans ses onctueux compliments. Cependant Père Tom est meilleur qu’on ne le jugerait à la première impression; sans doute il est arrogant, vain, et quoiqu'il fasse parade de son intelligence, on s’aperçoit bien vite qu’elle est bornée et vulgaire. Il affecte de s’intéresser à la littérature, il fait allusion aux tableaux dont il a vu la description dans les livres ou qu’il connaît par le moyen des gravures; mais ce n’est que lorsque la conversation devient politique que Père Tom se laisse pleinement emporter par son vol dans toute la gloire du patriotisme et du sacerdoce. Il parle de tous les principaux membres de la Chambre des Communes en citant leurs noms, et pour peu que vous le provoquiez, il vous développera toutes leurs vues et les arguments dont ils les soutiennent.
Il vous étonne avec sa science du commerce libre; il est renversant quand il expose les raisons qui militent en faveur de l’adoption de quelque tarif protecteur, et ses longues dissertations sont interrompues par ces formules variées: “Si nous prenions maintenant un verre de vin;... je cours vous chercher un verre de vin... il faut cependant prendre un verre de vin... préférez-vous le porto ou le sherry? Après la marche, je suis sûr qu’un verre de vin ne vous déplairait pas.” Et quand vous avez pris votre chapeau et votre canne, il saisira votre main dans sa large patte et continuera de vous inviter à boire; et quand vous êtes déjà parti, vous l’entendez encore qui vous crie: “Je le veux absolument, vous ne pouvez pas vous en aller sans avoir bu un verre de vin.”
Il suffit de causer un instant avec Père Tom, pour découvrir qu’il n'a pas de plus ardent désir que de vous prouver qu’il n’est en aucune façon en retard sur son temps, et qu’il est dans tous les sens du mot un homme de son époque. Père Tom ne songe qu'à vous convaincre de sa modernité; et ce qu’il y a d’assez curieux, c’est que c’est précisément cette qualité qui lui manque. L’Irlande a marché rapidement dans ces huit ou neuf dernières années, mais beaucoup sont restés en arrière dans la carrière, et Père Tom, quoiqu’il soit fort loin de le soupçonner, est un de ceux-là. Père Tom est un compromis entre le prêtre de la dernière génération, le vieillard bienveillant qui aimait son Horace et préparait les fils de son propriétaire favori aux écoles publiques de l'Angleterre, et le démagogue qui prêche aujourd’hui le boycotting du haut de l’autel. La majorité des prêtres d'Irlande est dans la même persuasion que le père Tom. Il accepte à peu près tout ce qui est supposé représenter le progrès: propriétaires paysans, rentes raisonnables, et l’Home rule; il dénoncera le land grabbing (c’est-à-dire l’occupation d’une terre de laquelle un autre a été évincé); mais Père Tom est un peu moins confiant quand il s’agit d’accepter le principe du boycotting. Et ici qu’on me permette une digression pour expliquer le sens et l’origine du mot boycotting.
Le capitaine Boycott est un de mes amis et de mes voisins de l’Ouest. C’est un sportsman des plus distingués que j’aie jamais connus, un intrépide écuyer et un excellent tireur; un homme qui n’a jamais accordé même en passant la moindre pensée à aucune espèce d’immortalité, et qui le jour où elle s’est violemment attachée à lui, s’est efforcé de tout son pouvoir d’en esquiver la responsabilité. C’est dans l’automne de l’année 1879 que le capitaine Boycott, alors agent de Lord Ern, déclara, en dépit de tout avertissement, qu’il percevrait les rentes de sa Seigneurie selon les termes de la loi. Quand sa détermination d’évincer à tout prix et à tout risque commençait à être connue, le bruit se répandit dans le pays que le capitaine avait été à Londres, et avait énergiquement détourné Lord Ern d’accorder la moindre réduction. On ne pouvait tolérer de pareilles prétentions, et quand la nouvelle en arriva au siège central de la Ligue à Dublin, ordre fut envoyé à Mayo d’exercer une pression sur le peuple, de forcer les serviteurs du capitaine Boycott à le quitter, que personne ne lui vendit ni pain, ni viande, ni vin, qu’on laissât ses récoltes pourrir sur pied dans les champs. Ces instructions furent accueillies avec enthousiasme et énergiquement mises à exécution, Cent policemen furent aussitôt requis pour protéger le capitaine contre l’assassinat; mais quand les laboureurs du nord vinrent pour sauver ses récoltes, la colère des paysans fut à son comble, et leur résolution d’accomplir leur vengeance devint de plus en plus arrêtée. Je n'oublierai jamais l’impression que je ressentis en voyant un régiment de soldats campé sur le champ d’un pauvre homme, et lui, comme une bête traquée, errant de cabane en cabane, un fusil à deux coups sous son bras, deux révolvers et un long poignard à sa ceinture. Semblable à une comète, le verbe to boycott fit son apparition, il passa de bouche en bouche; le reportage s’en empara; des magazines et des livres il passa sous la plume des meilleurs écrivains; deux ans après sa naissance, il était aussi solidement établi qu’aucun autre mot de notre langue, et désormais nos futurs lexicographes devront lui donner droit de cité. Aujourd'hui déjà il n’est plus considéré comme de l’argot et pourrait être employé par nos plus élégants écrivains. La prompte adoption de ce mot semble indiquer les rapides progrès du conflit irlandais et l’inévitabilité de l’idée irlandaise dans l'avenir.
Nous sommes au dimanche matin. La cloche de la chapelle tinte durement dans l’air froid, et ses vibrations répétées, parcourant le plateau pierreux et la plaine marécageuse, appellent les villageois à la messe. Ils arrivent le long des routes grises; et longent ces murs sans fin de pierre grise pour laisser passer la voiture du propriétaire. Les femmes et les filles portent à la main leurs chaussures et leurs bas; grâce à une longue habitude, elles préfèrent marcher pieds nus. Elles vont trouver tout à l'heure un coin tranquille où elles pourront achever leur toilette. Les vieillards sont habillés de l'habit à queue et du haut de chausses traditionnels; ils marchent en mâchonnant leurs gencives sans dents; ils sont évidemment un peu troublés par les idées nouvelles et la révolution du jour. La porte de la chapelle est placardée d’affiches annonçant un meeting de la Ligue; debout sur les pierres tumulaires, les jeunes hommes regardent le massif carrosse d’un propriétaire du voisinage arrivant à la porte. Ils jouissent d’avance du mécontentement qu’il va éprouver à la vue des proclamations appelant les fermiers à s’assembler en nombre et à mettre à la porte les land-grabbers et les voleurs de terres. Ils ne se trompent pas: le propriétaire a l’air confus, il semble honteux de son beau carrosse, il est terrifié, comme s’il voyait sa sentence écrite, sans avoir été judiciairement prononcée.
Les jeunes hommes que nous avons vus causant autour du foyer de Micky Moran sont maintenant groupés autour d’une pierre tumulaire, et à mots couverts, avec des insinuations voilées, ils discutent la nécessité du removal de Ferick. Ils ont l’air de consulter Daly, un grand jeune homme qui se tient debout un pied sur la tombe, écoutant attentivement. Son costume et ses manières accusent en lui une certaine supériorité sur les autres. Il ne se soucie pas beaucoup de répondre aux questions qu’on lui pose; la seule opinion qu’il mette en avant, c’est que, si tout ce que l’on dit est vrai (et il a entendu dire les mêmes choses ailleurs), Ferick doit être boycotted. Il est d’avis que le boycotting vaut mieux que le removal. Et lout en parlant, il se retourne pour jeter un regard de mépris au prêtre qui passe en se dirigeant vers la porte de la sacristie.
Père Tom est fier, plein d'ostentation et de morgue; il ne se possède plus, quand il vient à songer qu’il existe dans sa paroisse quelqu’un qui ose braver son autorité. Il a entendu dire que le jeune Daly ne croit pas en Dieu et professe que les prêtres devraient être persécutés en vertu du Vagrancy Act[1]. Se peut-il une perversité plus venimeuse? La colère du Père Tom est chauffée au rouge: il écrasera cette vipère; il réduira en poussière cet impudent gueux; il n’y aura pas de disciples de Voltaire dans sa paroisse, pour pervertir les jeunes âmes en les éloignant des vérités de la sainte Eglise catholique romaine. Que disait donc ce gueux insolent? Sans doute il prêchait l’infidélité, et tramait quelque attentat contre les hommes ou les bêtes. Ferick avait été menacé, et il était avéré que sa vie était en danger; on pardonne l’assassinat au confessionnal, mais pour l’infidélité opiniâtre il n’y a pas de salut. Puis l’agitation contre la rente passe toutes ses limites légitimes; les fermiers ne refusent-ils pas maintenant de payer les boutiquiers de leur village aussi bien que les propriétaires? Or les parents du Père Tom sont épiciers. — Alarmé des audacieux progrès des attentats dans sa paroisse, indigné de l’opposition que rencontraient les boutiquiers quand ils essayaient de mettre leurs réclamations sous la protection de la loi, Père Tom depuis quelque temps s’est mis à considérer la question de la terre sous un autre aspect
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Quiconque n’a pas assisté à une messe dans une chapelle d’Irlande ne peut se faire une juste idée de la vie irlandaise. Ses trois ou quatre aspects se réfléchissent étrangement et se condensent avec un relief saisissant dans cette heure fugitive.
La chapelle est chétive et blanche; les fenêtres sont brisées, et laissent entrer les hirondelles qui volent en tournoyant. Au milieu de la couche de terre qui sert de parquet, est un grossier bénitier, et dans leur empressement et leur dévotion les paysans font éclabousser l’eau, de telle sorte qu’on dirait un abreuvoir où les bestiaux viennent de boire. Il n’y a qu’un petit nombre de bancs; ceux qui avoisinent la table de communion sont réservés aux propriétaires. Le cou incliné de la jeune fille laisse voir son duvet d’or dans le rayon de lumière blanche qui traverse la chapelle; elle prie avec une grâce affinée, s’adressant à Dieu dans des phrases langoureuses et conventionnelles: de la soie et des fourrures un délicat parfum de verveine s’exhale et s’évapore. Les paysannes enveloppées dans leurs longues mentilles noires sont pliées en deux sur les bancs; leurs maigres, longues et jaunes mains, dépassant leurs tètes, étreignent fiévreusement un rosaire; quelques-uns des hommes sont par terre se traînant sur leurs mains et leurs genoux; d’autres sont à genoux, le dos tendu, le menton relevé, la poitrine en saillie, dans des poses qui rappellent celles des saints martyrisés; ils gémissent, ils frappent leurs poitrines, leurs cœurs sont remplis de la grossière superstition du moment; ils s’adressent à Dieu dans l’ignoble langage de la cabane: de leurs chemises déchirées, laissant voir leur poitrine velue comme la peau des bêtes, s’échappe l'odeur rance des champs; et les acres senteurs du drap, les lourdes émanations terreuses de la hutte sont comme une poussière presque palpable dans l’intense lumière du matin qui entre à flots par les fenêtres. Ils toussent et gémissent en priant, et leurs crachats éclaboussent bruyamment le parquet.
Père Tom continue son jeu à l’autel, et tout en marmonnant son latin qu’il sait par cœur, il rumine sa vengeance; une fois pour toutes, il veut déraciner le mal qui a envahi sa paroisse. Pendant qu’il se retourne pour prêcher selon la coutume avant le dernier évangile, les paysans s’avancent en troupeau, et remontent l’église pour se mettre bien à la portée de la voix. Il commence par déplorer les attentats qui ont eu lieu dernièrement dans sa paroisse, il insiste sur le terrible châtiment qui attend ceux qui commettent le meurtre: puis, déterminé à porter un coup irrésistible, il s’écrie, en tirant une pièce de monnaie de sa poche: “Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu!” Mais les paysans ne comprirent pas, et quand, pour se faire comprendre, Père Tom leur dit qu’ils devaient payer leurs dettes légales, ils sortirent, M. Daly en tête, de la chapelle. L’orgueil du Père Tom fut terriblement blessé; c’était un coup douloureux de se voir ainsi admonesté dans sa propre église; mais c’en fut un pire encore quand on lui dit que ses paroissiens ne se souciaient pas d’entendre prêcher la politique à l’autel.
Quelques jours après, on pria Père Tom de siéger à un meeting agraire; il refusa, en insistant sur ce point qu’il ne pouvait pas paraître sur une estrade avec des hommes qui avaient l’habitude d’inculquer aux fermiers qu’ils devaient payer leurs propriétaires avec du plomb et non avec de l'or; sur quoi on l’avertit poliment que s’il ne voulait pas assister au meeting, on ne lui paierait pas son traitement cette année.
Père Tom reconnaît que la Ligue agraire est du socialisme et que le socialisme est de l'athéisme; mais le besoin du moment est le plus pressant de tous, et il va au meeting, essayant de prendre un moyen terme, et d’accorder le meurtre avec son habit. Il déclare que l’assassinat n’est pas nécessaire, qu’il est contre la loi de Dieu; puis il distingue deux sortes de meurtre: le meurtre commis par le propriétaire quand il réduit une famille entière à mourir dans le fossé au milieu de l’hiver, et le meurtre commis par le père de cette famille, quand il se cache derrière un mur et tire sur le propriétaire qui passe dans son carrosse. Père Tom n’aime pas les meetings agraires; son cœur et sa conscience se révoltent contre eux; mais les propriétaires le paient bien; les perdre serait pour lui une grande perte; il faudrait dire adieu à son dîner du dimanche dans la “grosse maison”. Aussi considérant tout cela, Père Tom s’efforce-t-il, comme nous disons chez nous, “de s’asseoir sur deux tabourets,” ou, comme on dit en France, “de ménager la chèvre et le chou.”
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[1] Loi de vagabondage ou fainéantise.