Terre d’Irlande — Chapitre 8 — Le patriote
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Terre d’Irlande — Chapitre 8 — Le Patriote
Paris: G. Charpentier et Cie, 1887, pages 149-167, 2,624 words
LE PATRIOTE
James, quand il avait dix ans, allait en courant nu-pieds à l’école nationale, et tout en courant levait son petit chapeau à tous les propriétaires qu’il rencontrait sur son chemin. Mais c’était un fin matois, et il eut bientôt attiré sur lui l’attention du prêtre. Celui-ci était un prêtre de la dernière génération — un excellent vieillard qui aimait son Horace et n’intervenait quelque part, que lorsqu’on le priait d’intercéder auprès du propriétaire en faveur d’un tenancier sans argent, ou pour menacer de dénoncer à l’autel un jeune homme refusant d’épouser la fille qu’il avait séduite. Il n’a pas de plus grande joie que d’enseigner son bien-aimé latin; il a préparé deux ou trois des fils de son propriétaire favori aux écoles publiques de l’Angleterre; mais ils sont partis, et il n’a plus aujourd'hui d’autre débouché à sa charité que le petit James. Il a mandé l’enfant, et désormais James passe toutes ses matinées avec le prêtre. Quoiqu'il ne fasse pas beaucoup de progrès en latin — c' est une de ces natures qui dédaignent tout ce qui ne leur semble pas aboutir à un résultat pratique et immédiat — il profite largement de ses relations avec le prêtre.
Père Pat est un grand parleur; assis près de son petit feu dans le salon, il lui parle non seulement d’Horace et de Virgile, mais encore de Shakespeare et de Milton, de l’histoire de la Grèce, de Rome et d’Angleterre. Et puis une grande quantité de livres, de journaux et de magazines, venant des maisons des propriétaires, ont trouvé le chemin du salon du prêtre. L’enfant dévore tout cela avec avidité, mais surtout les journaux.
C’était en 1870, alors que l’Irlande était paisible, et que les tenanciers venaient en troupe au jour de l’échéance payer leurs rentes entre les mains d’un homme. Les plus âgés du pays ne se souvenaient que d’un seul meurtre agraire, et couper la queue des bestiaux était encore un crime inconnu. Tous les serviteurs, sommeliers, valets de chambre, cochers, garde-chasse et baillifs étaient restés dix, quinze ou vingt ans dans leurs emplois respectifs; les laboureurs étaient allés à leur besogne journalière jusqu'à leur mort, et leurs places avaient été occupées par des figures presque toujours aussi familières. En ce temps-là l’Irlande était un séjour de paix; nous nous aimions si bien et avions tant de confiance les uns dans les autres que nous ne pûmes ajouter foi à cette nouvelle, que sir A... venait de chasser son baillif favori Daly pour vol, insolence et ivrognerie. Daly, cet homme que nous connaissons si bien, avait-il donc volé? Daly, dont le fils James avait été élevé sous nos yeux par le prêtre? Il est vrai que le bruit avait récemment couru que James lui-même se conduisait assez mal; qu’il était toujours à la ville; qu’on l’avait vu souvent causer avec le propriétaire d’une publication radicale; qu’il lisait Darwin, avait cessé de croire au Christ, et, le pis de tout, qu’il était l’auteur de quelques articles tout à fait déplaisants qui venaient de paraître dans le Clare Telegraph.
Nous n’étions nullement disposés à croire du mal de James, et nous évitâmes autant que possible de parler de son darwinisme, de son intimité avec l’éditeur, etc.. Mais bientôt, hélas! nous nous vîmes forcés d'admettre que ces bruits n’étaient pas sans fondement; car, la semaine suivante, parut un article dans le Telegraph dénonçant sir A... comme un rack renter[1] et un exterminateur du peuple. Il y eut d’abord quelque doute sur le véritable auteur de l’article; mais James, que nous avions choyé et gâté, jeta alors le masque; il se mit à aller de cabaret en cabaret; repus de flatteries, sa vanité et son patriotisme grandirent ensemble. Un instant il sembla que James allait tomber dans le rôle vulgaire d’un rufian et d'un ivrogne de village; mais il y avait mieux que cela dans James, et il ne tarda pas à s’apercevoir que l’Irlande était encore un pays où il y avait quelque chose de mieux à faire que de parler pour gagner sa vie.
Le seul moyen en Irlande de gagner sa vie est le fermage, et il n’y a qu’une espèce de fermage qui soit profitable, celui qui consiste à engraisser des bestiaux. Rien de plus simple. Vous louez une ferme, je veux dire une centaine d’acres de pâturages, vous achetez des bœufs d’un an à la foire voisine, vous les laissez manger l’herbe pendant quelques mois, puis vous les conduisez à une autre foire, et vous les vendez. S'il y a hausse sur les bestiaux, vous faites de l'argent; s’il y a baisse, vous en perdez. Naturellement une certaine habileté est requise pour choisir les bêtes bonnes à être le mieux engraissées; mais cela s’acquiert vite, et si vous ne pouvez pas vous y faire, le pâtre est là pour vous renseigner. James n'eut pas besoin du pâtre pour lui indiquer les différences qu’il y a entre de bons et de mauvais bœufs; il avait toujours vécu au milieu d’eux, et connaissait parfaitement les bêtes dont il pouvait tirer parti. Donc pendant trois ans il courut les foires achetant et vendant des bestiaux, faisant hardiment son chemin; sans cesser toutefois, malgré le succès de ses affaires, de pérorer dans toutes les occasions sur les maux de son pays. L’après-midi, on le voyait toujours à la station du chemin de fer avec un journal sous son bras, le soir dans l’estaminet de l’hôtel; et en 1878, quand la disette des pommes de terre menaça de la famine, et que Davitt et Parnell descendirent à Mayo pour lancer la Ligue agraire, James fut du premier coup promu président de la branche locale. Alors il ne cessa plus dans le Telegraph d’appeler les propriétaires des voleurs de terres; il devint le correspondant spécial du Freeman's Journal, et communiqua à cette excellente feuille une foule d’informations concernant la détresse qui régnait dans l’Ouest. Quelques mois après, il était appelé à la tête de la ligue à Dublin, où il continua de travailler à obtenir la liberté de son pays, jusqu'à ce qu’il fût jeté en prison en vertu de l’Act de M. Foster; or, une fois qu’un Irlandais a été en prison pour un crime politique (et en Irlande tout est matière à crime politique) il devient aussitôt immortel.
A sa sortie de prison, James fut naturellement élu membre du Parlement; on se demandait bien quelquefois de quoi il vivrait, et la réponse ordinaire était: de journalisme.
Imaginez-vous donc ce paysan Celte, car James est un véritable et pur pay; le hasard lui a donné une intelligence un peu plus vive qu’à ses cousins qui restent dans leurs fondrières de l’Ouest; mais il est de la même argile qu’eux, il est aussi artificieux, aussi égoïste, même aussi cruel qu’eux; son sang est appauvri par des siècles de pauvreté, de huttes humides, de pommes de terre, de servilité; ses passions sont stupides et intraitables comme un instinct.
Et ce demi-animal, le voilà partant d’Euston Square pour se promener dans Londres. Il est ébloui, abasourdi, légèrement intimidé; il se dérobe à l’éclat et au tumulte du dehors dans son logis de Pimlico. — Il ne peut encore se faire une idée juste de la cité, tout est vague, incertain; mais la basse nature du paysan fermente, d’ignobles imaginations de grossiers plaisirs bouillonnent et éclatent dans sa cervelle, pendant que la chair se refroidit et a faim. Il sait que les femmes qu’il voit passer sont des courtisanes; mais il lui semble impossible qu’il y ait un mortel assez heureux pour les posséder; à ses yeux elles sont merveilleusement habillées, elles sont belles, elles sont ravissantes; ce sont des reines.
La longue colonnade de Regent Street semble en tournant toucher le ciel bleu pâle; les fils du télégraphe ressortent avec un relief brutal sur les teintes roses. Le soir est sans haleine; la rue balayée est aussi propre qu’une salle de bal: l’odeur âcre de la cigarette se mêle aux bouffées de patchouli qui s’exhalent des jupes des femmes qui passent; des femmes à la tournure exquise vêtues de fourrure blanche et de soie descendent l’escalier d’un restaurant, tandis que leurs compagnons, de jeunes Anglais à haute stature, leurs collets à la mode pendant sur leurs larges épaules, leur pâle et aristocratique visage respirant le calme d’une pleine possession, tiennent la portière du brougham…. Le pauvre sauvage Celte fuit l’atmosphère d’une boutique de fleurs; le violent parfum des gardénias, la fine senteur vineuse de la rose le rendent malade; car ses narines sont pleines des émanations rances des fumiers, du cochon, de la cabane humide, de l’odeur nauséabonde d'huile de paraffine que l’on respire dans l’Ouest. Sa cervelle se serre, sa gorge se sèche, une espèce de nausée semble faire remonter son cœur à ses lèvres; sa vue se trouble. — Mais il se révolte contre tout cela; il se détourne, comme un chien d’une glace à la vanille, de cet éclat, de ces raffinements de passion... autant vouloir essayer de nourrir une hyène avec des crèmes au chocolat... Il lui faut une pâture plus substantielle et plus grossière… Il est sauvage avec envie et rage; il ne peut attraper un lambeau de cette vie étincelante et décevante qui passe sous ses yeux; il ne saurait dire qui est la prostituée et qui est la lady; si quelque hasard détermine son choix, il ne peut formuler son désir en paroles; il est abasourdi, confondu, plein de perplexité; il ne sait pas combien d’argent il faut offrir; puis il a entendu raconter des histoires de maladie et de vol.... Et son terrible patois épais et gras, comme il lui fait honte! Il essaie de s’en défaire en parlant dans la taverne enfumée et graisseuse où il mange au bout de sa rue. Là, il peut engloutir bœuf et pudding, et absorber de la bière, jusqu’à ce qu’il tombe dans la lourde torpeur de l'indigestion; il peut emporter chez lui une bouteille de wiskey et boire tout à son aise. La facile satisfaction de ses instincts est pour ce paysan le comble du bonheur. Il se venge dans ces orgies à bon marché de plusieurs siècles de jeûne, et le patriotisme trouve dans le pudding son apothéose. Impatient de voir arriver la nuit, il compte les heures de l’après-midi, et perché sur la rude impériale, il aspire les odeurs, il excite ses yeux, il fouette son appétit et le met en goût en anticipant ses jouissances.
Mais ses plaisirs ne se bornent pas là. Au bout d’une semaine il est accosté par une forte et plantureuse femme aux joues rouges — une femme ressemblant à une servante hors d’emploi — précisément la femme après laquelle il soupirait, lorsqu’il vit ces délicates créatures en fourrure et en soie blanche sortir du restaurant à la mode dans Regent Street. Jusqu’alors ses amours s’étaient consommées dans un champ fangeux au milieu des bouses de vache, derrière les remparts de la ville du comté, avec des mendiantes et des vagabondes qu’on ne saurait nommer ni concevoir, ou avec d’affreuses mégères qui l’attiraient dans quelque coin noir de Merrion Square; se sentir dans un lit, entre deux draps, avec une femme propre et solide, c’était donc un indicible bonheur, une vive et insondable jouissance pour cet Irlandais primitif, une satisfaction sans entraves à ses vigoureux et ardents instincts. Les souvenirs de cette nuit sont comme un sucre dans sa bouche; son cœur et sa chair avides aspirent à une nouvelle extase et à de nouveaux ébattements.
✱ ✱ ✱
La Chambre siège. Les membres irlandais parlent sur certain bill d’une capitale importance. L’un après l’autre ils se lèvent; leurs observations sont d’un inapropos renversant, hideux est leur anglais. C’est au tour de James Daly de parler. Il regarde l'horloge: une heure et demie. Grand Dieu! il n’y aura pas une femme dans la rue quand la Chambre se séparera, pas une! Ses pensées sont bien loin de l'Irlande et de ses maux; elles sont toutes à cette forte femme qui bat son quart près de Westminster Bridge. Quelque autre l’aura ramassée; elle sera rentrée chez elle. Il donnerait sa vie pour pouvoir s’échapper; mais l’œil de Parnell est sur lui et le voilà qui marmonne tout du long ses riens sonores, ses idées vides que la convoitise a rendues boiteuses, et le désespoir, décousues et sans suite.
James Daly fait partie de la nombreuse domesticité que Parnell a enrôlée, et que l’Amérique entretient. A Clare, il semblait avoir certain petit grain d’habileté: mais à la Chambre des Communes sa platitude apparaît dans tout son jour, et les leaders de son parti redoutent sa vulgarité. Cependant il est malléable, souple, prompt à observer et à corriger ses défauts, et dans deux ou trois ans le frottement aura effacé les marques les plus visibles de l’origine paysanne. L’épais et gras baragouin restera; l'âme du sol, de la fondrière, se réfléchira toujours sur sa figure; mais quand il se sera faufilé dans quelque salon de Bayswater, vous serez surpris de le voir parler avec tant de calme, et montrer tant de tact. Puis ses goûts se sont raffinés. Il a appris à dédaigner les prostituées de Westminster Bridge, il fréquente les restaurants à la mode, il sirote le champagne et babille onctueusement avec les actrices. Qu’arrivera-t-il de lui? Retournera-t-il en Irlande pour y continuer l’élevage et le commerce des bestiaux? Non. — II épousera une fille riche, ou il ira en Amérique faire des conférences aux garçons de brasserie et aux femmes de chambre sur les maux de son vieux pays, ou bien il continuera de vivre mystérieusement à Londres. — Comment? personne ne le sait. Au sujet des revenus des propriétaires, les Parnellistes se laissent aisément délier la langue; au sujet des leurs, ils sont muets. On fait grand bruit du journalisme, mais dans le cas de ceux qui ne peuvent écrire intelligiblement une lettre, encore moins un article, il faut recourir à d’autres expédients. Le plus commun de ces expédients est de remplir une demi-douzaine de baquets à lessive d’ingrédients chimiques, et quand un ami vient vous voir, de tourner une manivelle et de l’inviter à remarquer les bulles qui s’élèvent à la surface.... et puis des inventions...., des patentes, etc…. Il n’y a pas de corde plus sensible à toucher avec ces parasites politiques que d’insinuer qu’ils vivent sur les bonnes d’enfants d’Amérique.
Mais au milieu de tous ces mensonges, il y a une vérité qu’il faut reconnaître: ces Irlandais aiment leur pays.
Le parti Parnelliste est aujourd’hui solidement uni, mais demain il peut faire faillite, ou devenir plus fort encore et plus puissant et forcer l’Angleterre à se rendre. L’une de ces solutions est aussi vraisemblable que l’autre; mais dans l’une et dans l’autre conjoncture, l’amour de James Daly pour l’Irlande restera ce qu'il était, quand il conseillait aux paysans de l'Ouest de boycotter Ferick au lieu de l’assassiner.
La vie le rendra humble, et quand il sera posé, et qu’il aura des enfants autour de lui, il commencera à comprendre que les faibles doivent se soumettre aux forts, que les uns sont nés pour vivre dans l’obscurité, les autres dans la gloire. Peut-être arrivera-t-il à apprendre que, personnellement, il n’est ni grand ni noble; mais il ne parviendra jamais à comprendre que son pays n’est ni grand ni noble. Et dût-il trahir son pays, en acceptant quelque fonction gouvernementale, il ne cessera jamais de croire en lui, de l’exalter et de l’aimer. J’ai beau être un observateur méticuleux, exempt de préjugés autant qu’homme du monde, je me vois forcé d’admettre qu’il est impossible d’exagérer le patriotisme des Irlandais; l’amour de l’Irlande est chez eux comme un vice de constitution que rien ne peut, ne pourra jamais déraciner.
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[1] Propriétaire qui fait payer une rente au plus haut taux.