Terre d’Irlande — Chapitre 11 — Un château vivant
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Terre d’Irlande — Chapitre 11 — Un château vivant
Paris: G. Charpentier et Cie, 1887, pages 219-236, 2,316 words
UN CHÂTEAU VIVANT
Quelques jours après notre retour du Nord-Ouest, mon hôte me dit, en jetant une lettre sur la table: “De Lady Ardilaun, une de mes voisines, qui nous demande une visite à Ashford.”
Tout ce qui n’est pas éloigné de plus de dix ou douze milles est porte à porte en Irlande. Pendant que nous sommes cahotés dans la voiture à travers ce misérable pays de fondrières noires, de rocs gris et de montagnes bleues, ayant toujours sous les yeux ce même spectacle: sordides huttes baignant dans l’humidité d’un champ de pommes de terre, chaumières en ruines racontant l'histoire de leurs habitants expulsés, longs bois cachant les blanches maisons carrées des propriétaires, nous causons des gens que nous allons voir.
— Lord Ardilaun, me dit mon ami, possède une immense fortune. Son argent est placé à intérêts sûrs en plusieurs points du monde; sa propriété terrienne, quoique fort étendue, n’est qu’une petite partie de son revenu: c’est le seul homme en Irlande à qui sa position permette de défier la Ligue agraire. De là son impopularité.
— Il est donc impopulaire?
— Oui; et c’est une honte; car jamais homme ne s’est montré plus généreux pour l’Irlande que lui. On peut accuser d’autres Irlandais de tirer de l'argent de leur pays, et de le dépenser sur les bords de la Tamise ou de la Seine; mais lui non. Au moment où il devint membre de la Société de Stephens Green, à Dublin, ce parc n’était qu’un sauvage désert. Il l'acheta, il y dépensa des milliers de livres en plantations d'arbres, le décora de cascades, de lacs, de ponts, l’entoura d’une élégante clôture, et l’offrit à la ville. Puis il acheta la Rotonde, et en fit un beau jardin d’hiver, où le peuple put aller entendre la musique sous les opulents ombrages des tropiques.
D'abord tout le monde trouva cela délicieux; puis, peu à peu, comme de toute chose en Irlande, on finit par en rire; on ne mit plus les pieds à la Rotonde et il fallut la vendre. Toutes ces générosités n’empêchèrent pas Lord Ardilaun de se voir battu à l'élection générale suivante. Il est à Ashford l’objet de la même antipathie. Le croiriez-vous? il doit se faire garder par la police dans un pays où il a dépensé des milliers et des milliers de livres, où il a fait plus de bien réel, c’est-à-dire pour encourager l’industrie et soulager la misère, qu’aucun patriote au monde. On me disait tout dernièrement que pour le moment ses frais de travaux s’élèvent à plus de trois cents livres par semaine. Tout autre homme, aussi bien récompensé qu’il l’a été, aurait depuis longtemps quitté le pays; mais quand un homme est naturellement bon, il reste bon en dépit de toutes les oppositions.
— Comment alors expliquez-vous son impopularité?
— D’abord son immense fortune lui fournit les moyens de résister avec succès à la Ligue agraire; puis, il est protestant, et en troisième lieu conservateur. Or en Irlande la popularité ne s’achète qu’avec la haine de l’Angleterre; seriez-vous le meilleur des catholiques, quelque avantage qu’il y ait à être catholique, la première chose c’est de haïr l’Angleterre.
Tout en causant ainsi, nous apercevons peu à peu des changements graduels dans l’aspect de la contrée; il s’y manifeste plus d’ordre et d’aisance, un air de bien-être que nous n’avions pas encore rencontré. Les murs rachitiques bâtis de pierres sèches rondes empilées les unes sur les autres ont disparu pour faire place à des murs de belles pierres cimentées: les habitations des paysans sont moins sales, et çà et là dans le paysage on aperçoit de petites maisons proprement bâties et couvertes d’ardoises. Notre hôte nous apprend que nous entrons sur la propriété de Lord Ardilaun, et pendant que le cheval harassé atteint péniblement le sommet d’une haute colline, il nous dit: “Voici le Loch Carrib, le second lac de l’Irlande pour la grandeur; il a trente milles de long sur dix de large.”
La perspective qui nous apparut sur le bord de la longue ligne du vert talus était pleine d’une vive et pénétrante beauté. Au-dessous de nous, ondulant en doux plans inclinés, une mer de verdure flottait entre les murs de pierre et les bouquets d’arbres parsemés au bas des promontoires de rocs, les longues traînées de roseaux, et les courbes étendues des bois qui bordent le château, — un château comme Gauthier aurait aimé à en peindre. C'est le château de Lord Ardilaun. Il s’élève sur cette mer de verdure dont les vagues sans flux ni reflux viennent expirer autour de sa base, pendant que ses tours et ses créneaux dominent d’épaisses voûtes de feuillage. Le lac, de l’endroit où nous sommes, ressemble à une écharpe de pâle soie grise attachée autour du vert corsage de l'île d’Émeraude, et les longues lignes des montagnes, se dégageant d’un amas de nuages, tantôt noircissent sous l’ouragan, tantôt resplendissent aux rayons du soleil.
Nous sommes encore à deux milles de notre destination, et à mesure que nous avançons, les signes de la richesse et de l’industrie se multiplient. Nous longeons de larges routes, des murs de clôture en voie de construction, un large viaduc où travaillent au moins une centaine d’hommes. A cette vue, je ne puis m’empêcher de songer avec étonnement aux aberrations de l’esprit celtique. Le parti extrême voudrait anéantir tout ce que je vois autour de moi; il voudrait retomber dans la boue et le patriotisme, car ces deux mots ne signifient apparemment qu’une seule et même chose.
De chaque côté de nous le parc s’étend; à travers les monticules, des centaines, oui, des centaines de daims s’enfuient à notre approche, et sur la crête d’une colline les cerfs massifs et majestueux lèvent leurs têtes rameuses et nous regardent, fixes et immobiles comme des lions. Du parc aux cerfs nous passons dans les jardins d’agrément, et longeant des fouillis de lauriers et des talus de rhododendrons suspendus dans les sombres branches des cèdres, nous nous trouvons en face de la rivière; là nous avons quelque peine à décider notre cheval à s’engager sur cette pittoresque passerelle de bois en forme de pont-levis, jetée sur le torrent noir comme de l'encre qui tourne autour de la pointe avant de se déverser dans le lac.
Ceux qui aiment la vie accueillent avec empressement de nouvelles émotions, et ne demandent qu’à jouir de la surprise d’impressions inattendues. Je suis de ce nombre. Le simple plaisir de m’asseoir à une fenêtre de ferme, regardant les villageois errer le soir par bandes et par couples ou isolément à travers la prairie assombrie, ou écoutant babiller de joyeuses voix de femmes, ou prêtant l’oreille aux vagues sons qui marquent l’heure du repos de la nature, n’a jamais manqué de faire tressaillir heureusement mon cœur; la poésie du monde ne meurt jamais, et j’éprouve en ce moment une jouissance de ce genre, pendant que dans la grande chambre gothique, où je fais ma toilette devant un haut miroir entre deux chandelles brillant comme des étoiles perdues dans l’ombre, je m’arrête à contempler la lune étincelant sur ce vaste lac, les grandes ombres enchantées des contreforts et le charme romantique des créneaux qui se détachent crûment sur un nuage argenté d’où la lune sort lentement, semblable, dirait Shelley, à une noble dame, entraînée faible et pâle par les égarements insensés de son cerveau.
Après une semaine passée dans l’ignoble pauvreté du nord-ouest, au milieu de la tristesse de tant de ruines, l'étrange beauté de ce château me cause une joie singulière; et la vue de ce grand salon rempli de figures civilisées, doucement estompées par la chaude et obscure lumière qui tombe des abat-jour, apporte à mon âme une sensation bienvenue de soulagement et de paix. Se réveiller dans la fraîcheur d’une vaste chambre à coucher, pleine de l’éclat qu’y répandent de beaux rideaux de l’Inde et de la musique des petites ondes du lac qui y chantent, il y a là un charme délicieux, et pour celui qui est ouvert aux impressions artistiques du jour, une source abondante de délicates suggestions poétiques. Puis viennent les gracieuses salutations du matin, les projets pour l’emploi de la journée, le déjeuner dans la salle des chênes en face des fontaines qui écument sur le fond sans fin de la montagne et du lac; puis après la conversation, le cigare, la flânerie dans la faisanderie, et la visite aux chenils.
Là nous sommes presque en dehors de la tourmente de crime et de pauvreté qui enveloppe le pays; et cependant là encore l’ombre du meurtre et des attentats nous poursuit. Quand nous cherchons un abri contre la pluie sous les voûtes de l’abbaye en ruines qui domine la rivière, nous entendons la sourde détonation de la dynamite dans les flancs de la haute montagne où notre hôte pratique une tranchée dans le roc vif. Un jour de lunch au château, de petits éclats de pierre viennent frapper les fenêtres. Cinquante ou soixante hommes sont employés à ce travail, et après le lunch, tout en nous promenant, nous examinons cette nouvelle fortification qui, une fois terminée, séparera le château des terres environnantes. La tranchée a trente pieds de profondeur sur vingt de largeur.
“Vous voyez, dit Lord Ardilaun, que j’ai du goût pour le pittoresque; la tranchée sera protégée par les bastions, et le canon sera placé à distance convenable. Je serai en mesure de me défendre en cas d’invasion, et quand la nuit le pont-levis sera levé, il sera difficile aux dynamiteurs de m’atteindre.”
Des quatre jours que je passai dans cette belle retraite, celui qui me laissera les meilleurs souvenirs fut le dernier. Il avait été arrangé que nous irions en yacht (le voilà à l’ancre, qui fume, sous les murs du château) faire un pique-nique dans une île à quelques milles en descendant le lac, — île fameuse par quelques ruines païennes et chrétiennes qui s’y trouvent. Aucune brise dans l’air; une molle et grise lumière remplit le ciel; et, dans le silence féerique du lac, alors qu’on n’entend rien dans les pauses de la conversation que le léger clapotis de l’eau contre les flancs du bateau et les palpitations régulières de la machine, les nombreux aspects de cette belle solitude, — les lignes capricieuses et étranges des montagnes gardiennes du lac, les sombres promontoires couverts de bois sauvages, les grèves marécageuses, — se développent dans un calme merveilleux el dans une atmosphère d’un bleu surnaturel profondément empreints de l’esprit de la mythologie du nord. Dans l’exquise limpidité du ciel chaque détail est visible, et les ombres des pins tombent comme de l'encre dans le miroir uni des eaux.
Mais la chaîne retentit au sabord, le steamer se balance à l’ancre, et les mariniers nous transbordent dans la barque. L’île a bien soixante ou soixante-dix acres d'étendue, et du côté où nous abordons, elle est cultivée par trois familles. La terre a passé de père en fils, s’il faut en croire la tradition, depuis mille ans, ou mieux encore, l’île n’a jamais existé sans ses trois familles. — Voici le bateau dans lequel elles transportent les produits de leurs fermes, voici leurs cottages, leur cimetière: voici l'église que l’ermite frère de Saint-Patrick a bâtie au cinquième siècle, et le chemin pavé conduisant de l’église à sa celIule, qu’il suivait il y a quatorze siècles, le même que nous suivons aujourd’hui. Il y a aussi quelques restes du paganisme, et derrière eux s’étend l’ombre de la barbarie, hors de laquelle nous, — qui en ce moment remuons ces muets souvenirs du bout de nos gants. — nous avons eu tant de peine et mis si longtemps à nous traîner.
Cette île est un petit monde complet, un petit monde perdu et oublié au milieu d’un monde plus grand. Mais tout perdu et tout oublié qu’il est, il est étrangement présent aujourd’hui à nos esprits, et il évoque une poésie singulièrement intense et pénétrante. La nostalgie du passé me talonne; je ne puis lui échapper, même alors que je sable le champagne sur la tour destinée au pique-nique, même alors que je regarde par-dessus l’épaule de Lady Ardilaun, pendant que d’une main libre et sûre elle esquisse une des perspectives de la montagne qu’elle aime si tendrement, et qui décorent si bien son salon de Londres.
L’après-midi s’évapora, pour ainsi dire, comme un parfum, s’écoula comme une douce pensée; et le jour mourut dans des teintes gris pâle et d’un rose tendre, dans des harmonies de couleur mauve plus délicate, plus décevante que les plus belles teintes d’une aquarelle japonaise. Le lac pend comme un voile gris derrière les sombres bois de pins à travers lesquels nous errons en regardant notre yacht; devant nous nous avons la perspective des longues lignes onduleuses des montagnes lointaines qui bornent l’horizon; elles ressemblent à des femmes dormant un sommeil enchanté et rappellent ces créatures fabuleuses d’une légende d’Islande, qui gardent les secrets de la vie à travers des siècles et des siècles de silence; nos regards suivent le sombre vol du cormoran le long de la nappe transparente de l’eau, et nos âmes sont pleines de cette mélancolique et calme tristesse que l’on éprouve à songer que le jour si cher que l’on a vécu est maintenant un jour écoulé et évanoui; et en pensant à cette île solitaire, à son église en ruines, à son cimetière et aux générations sans fin qui y gisent, nous nous abandonnons au rêve de la rapidité de la vie, de l’oubli qui nous attend, de ces éternelles et simples vérités, dont ces siècles de poussière insensible que nous foulons aux pieds ont rêvé eux aussi dans leur temps, et peut-être aussi amèrement que nous.
Le lendemain, je partais pour Dublin. Le wagon est plein de membres irlandais du Parlement et d’agitateurs américains. Ils causent des maux de l’Irlande, de la paix et du bonheur qui doivent suivre l’Home rule.
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