1910-02-26 — Revue Bleue — Shakespeare et Balzac [Part 1]
georgemooreinteractive.org · https://georgemooreinteractive.org/1910-02-26-revue-bleue-shakespeare-et-balzac/
Shakespeare et Balzac [Part 1]
Revue Bleue, 26 February 1910, pages 257-262, 4,887 words
Mesdames, Messieures,
Vous êtes venus ici pleins d'indulgence, j'en suis sûr, car vous êtes venus sachant que vous alliez entendre parler un barbare. Je n’ai pas besoin de vous dire que les Grecs appelaient tous les étrangers “des barbares”, parce qu’ils bredouillaient quand ils parlaient grec. Le mot grec [word of Greek letters]; peut être traduit en français par le mot “bredouilleur”, et vous n'attendez pas autre chose de moi qu'un bredouillage français. Mes ancêtres parlaient fort bien le français, mais l'époque en est quelque peu lointaine: c'était, s'il m'en souvient, au temps de Guillaume le Conquérant; et depuis nous avons hélas! plus ou moins désappris celle langue.
Pas plus tard que deux cents ans après la bataille d'Hastings, nous commencions, vous le voyez, à devenir des barbares. Le fait est incontestable; il a été raconté par le père de notre littérature, par Chaucer. II écrivait au xive siecle ces vers que tout le monde connaît chez nous:
And French she spoke both fair and fetishly
It was the French of Stratford atté Bowe
For French of Paris was to her unknowe.
Permettez-moi de traduire:
Elle parlait joliment et gentiment
C'était le français de Stratford atté Bowe
Car le français de Paris lui était inconnu.
Ce jargon usité à Stratford atté Bowe dont parlait le père de notre littérature est donc fort ancien; mais, malgré son grand âge, il n'est pas mort: au contraire il est plus répandu que jamais, surtout parmi les gens bien élevés de chez nous. Vous ne vous doutez pas du plaisir que cela fait à tout le monde de parler ce jargon. Dès qu’un Parisien
entre dans un salon à Londres, chacun cherche à placer son mot. Vous ne vous doutez pas davantage du plaisir que cela fait aux gens de lettres de glisser des mots et des phrases plus ou moins françaises dans leurs romans. Ce plaisir atteint son apogée, quand un auteur de chez nous peut écrire quelques vers, ou faire une dédicace dans votre langue. Publier un livre en français mérite chez nous une couronne de laurier.
Plusieurs de nos auteurs ont hésité entre leur langue maternelle et le jargon. Le premier livre de notre grand écrivain Gibbon fut écrit en français. Swinburne, le grand poète, qui est mort l'année dernière, a publié de la prose et des vers en français. Il y en bien d'autres encore, mais cela ne servirait à rien de les nommer tous.
En Allemagne aussi bien qu'en Angleterre, cette manie a toujours existé. Le roi Frédéric faisait venir Voltaire à Berlin pour corriger ses vers. Le grand Tourguéniew a traduit lui-même plusieurs de ses contes. Je suis sûr qu'il y a, dans les pays du monde les moins civilisés, des gens qui font des vers dans votre langue. Pourquoi cette ambition? Souvent je me suis interrogé sans jamais pouvoir en tirer la
moindre réponse, et je suis certain que l'on pourrait envoyer en vain des reporters en Sibérie et en Patagonie: les poètes là-bas ne savent pas plus que moi pourquoi ils écrivent en français. Ils sont poussés par un besoin plus fort que la raison, car ils se rendent très bien compte qu'ils ne savent pas votre langue et qu'ils ne la sauront jamais. Tout ce qu'on peut faire est d'apprendre une langue, et la langue que nous apprenons ne nous explique point comme la langue que nous connaissons d'instinct! Elle ne devient jamais tout à fait maternelle; elle reste, si j'ose m'exprimer ainsi, une marâtre — une marâtre pas trop terrible. La preuve en est que je suis venu ici, tenté par l'occasion, de parler français devant un public d'élite. Songez quelle joie pour un barbare, et en même temps quel émoi!
Puisque vous savez maintenant pourquoi je suis ici, me semble bon de vous dire pourquoi j'ai choisi Balzac et Shakespeare comme sujet de cette conférence. L'association de ces deux noms peut vous sembler saugrenue, et sans doute plus d'un d'entre vous s'est déjà demandé pourquoi j'ai attelé ensemble un romancier et un poète. Assurément deux romanciers auraient mieux valu: Balzac et Thackeray, Balzac et Dickens, Balzac et Walter Scott. Mais, en réfléchissant bien, vous penserez comme moi, j'espère, qu'il est impossible d'associer l'aimable caricaturiste qu'est Dickens, le badaud de Piccadilly qu'est Thackeray, et le collectionneur d'antiquités qu'est Walter Scott, avec le grand penseur qu'est Balzac. II faudrait un équivalent, et les noms de Hardy, Stevenson et Meredith me sont venus.... Que faire avec eux? II n'y en a pas un qui aille à la cheville de Balzac parmi les plus modernes, non plus que parmi les anciens. Alors j'ai renoncé à l'idée d'accepter l'invitation de la Revue Bleue. Un moment après, je me suis souvenu que la pensée anglaise se trouve dans la poésie plutôt que dans la prose. Wordsworth, Shelley, Keats, Byron ont beaucoup pensé, mais ils sont des poètes lyriques qui n'ont rien de commun avec la Comédie humaine, et il me fallait un grand évocateur d'âmes. Alors Shakespeare m'est apparu, et je me suis dit qu'il représente l'Angleterre comme Balzac représente la France. Je n' ai pas eu à chercher plus loin, ma conférence était trouvée.
Le jour où ces deux noms se mirent à tinter dans mes oreilles, je me suis dit que si, par hasard, c'était la destinée de la France d'être engloutie sous les eaux, le mal ne serait pas si grand, si les oeuvres de Balzac surnageant, car nous autres Anglais nous aurions un document dans lequel nous pourrions lire la vie et le génie de nos voisins. Si, au contraire, c'était l'Angleterre qui devait disparaître, et si rien ne restait d'elle que les drames de Shakespeare, vous auriez, vous aussi, un document dans lequel vous pourriez lire notre histoire, et vous auriez un échantillon extraordinaire de notre art, car chaque pays a son art, et l'art de l'Angleterre est la poésie, comme l'art de la Grèce est la sculpture. En disant cela, vous ne me prendrez pas, j'espère, pour un chauvin littéraire; je tâche d'approcher autant que possible de la vérité, et certes je n'exagère pas en disant que Balzac et Shakespeare ont mis nos deux pays hors du temps et de la catastrophe. Grâce à eux, ils ne seront jamais tout à fait détruits. On y lira et dans le plus bel anglais qui fut jamais écrit, ce qu'était l'Angleterre au moment où elle était elle-même et rien qu'elle-même, et aussi une grande partie de l'histoire de la France, car l'histoire des deux pays a été curieusement entremêlée pendant deux cents ans. Notre Henri II, par son mariage avec Éléonore d' Aquitaine, ajouta énormément à ses possessions françaises: tout l'ouest de la France lui appartenait: la Picardie, la Normandie, la Bretagne, tout, jusqu'aux Basses-Pyrénées. Shakespeare commence ses drames historiques avec Jean. Un messager de Philippe, roi sage et prévoyant, arrive et le but du message est de demander à Jean d'abdiquer en faveur de son neveu Arthur. C'est alors que les guerres entre l'Angleterre et la France commencent dans les plaines d' Angers. Les Anglais sont victorieux, Arthur est fait prisonnier; mais la victoire ne rapporte rien à l'Angleterre à cause du caractère de Jean, si opiniâtre et si ombrageux que personne — ni ses nobles, ni Shakespeare — ne réussit à le dévider. Aussi, le drame de Shakespeare reste-t-il confus et disparate. Au contraire, avec le caractère vacillant et méditatif de Richard II, Shakespeare fit un très beau drame qui a toujours été reconnu comme une étude préparatoire pour Hamlet. Les événements y sont purement anglais; mais avec Henri V nous revenons en France, à Azincourt, où le duc d'Orléans fut fait prisonnier. Henri épousa Catherine et devint roi de France. Pendant son règne, la lutte entre les deux nations se corse. Jeanne, la bonne Lorraine, quitte ses brebis pour aller trouver Charles VII. Elle délivre Orléans et, peu d'années après, les Anglais sont chassés de France. La deuxième et la troisième partie des drames de Henri VI nous racontent la guerre des Roses: c' est-à-dire la guerre entre York et Lancaster, et ces guerres civiles prirent fin sur le champ de bataille de Bosworth par la mort de Richard III. Shakespeare n'a rien écrit sur le règne d'Henri Vll, mais il écrivit un très beau drame sur Henri VIII, comme s'il eût voulu montrer le dernier lien qui existait... entre vous et moi. Vous avez failli devenir protestants; seulement Henri de Navarre crut que Paris valait bien une messe, et pour un baiser d'Anne Boleyn, Henri VIII se décida à passer outre.
L'histoire de la France ne se trouve pas d'une façon aussi complète et aussi déterminée dans l'œuvre de Balzac. Le romancier a toujours été obsédé par son époque, mais tout de même il l'a quittée pour écrire sa belle étude sur Catherine de Médicis; la lutte entre votre religion et la mienne l'a tente, et la grande et subtile Florentine qui passait, avec les éclairs cruels de la Renaissance dans ses yeux, et l'énergie de son époque dans sa démarche. II n'y a rien peut-être de plus poignant dans la Comédie humaine que la scène oú Catherine se trouve en face de l'homme qui est mis à la torture. On demande à la reine s'il faut faire encore tourner la roue, et, sachant que la victime à la force de résister à la souffrance, elle répond: oui, encore un tour, ce n'est qu'un hérétique. La scène autour du dauphin mourant est aussi belle. Souvent je me suis demandé pourquoi un auteur dramatique ne l'a pas utilisé. Peut-être faudrait-il Shakespeare pour la mettre en scène. Je voudrais la citer; et le portrait de Calvin, un des plus extraordinaires qui existe sur papier imprimé, ou toile peinte, évoque en moi le souvenir des plus beaux portraits de l'école française — le portrait de M. Bertin qui est au Louvre peint par Ingres, et les portraits de David et de Prudhon. Car, malgré le romantisme de l'époque de 1830, son œuvre n'a rien perdu de son caractère essentiellement français, même traditionnel, tenant bien plus au classique qu'on ne le croit généralement. La forme de Corneille, Molière et Racine est différente, on peut dire tout juste l'opposé; mais lorsque l'on va au fond des idées, on voit que Balzac n' est pas moins français qu'eux. Autant qu'eux il reste — puis-je dire? — un urbain, se servant de la nature seulement pour y mettre des scènes d'amour et de galanterie et ne se souciant que très peu de la beauté des arbres, ne sachant probablement pas distinguer un bouleau d'un mélèze, et passant, je suis sûr, près d’une primevère au bord de l'eau sans même la regarder. L'horizon bleuâtre l'ennuie, et. Il détourne les yeux pour chercher une ville, ne s'intéressant qu'aux hommes et aux villes qu'ils bâtissent. Je me souviens dans Ferragus de plusieurs pages sur les rues de Paris; la rue de la Paix il l'admire, mais, pour certaines raisons, il ne peut lui accorder toute son admiration; la rue du Faubourg Montmartre commence bien, mais elle finit en queue de poisson; la Place de la Bourse au clair de lune est un rêve de l'ancienne Grèce. Dans Catherine de Médicis il lui a fallu toute la ville et il nous raconte les changements qui se sont produits dans Paris depuis le xvie siècle avec tous les détails, comment une rue qui allait à droite et à gauche ne se trouve plus sur la carte, etc., etc.
S'il n'avait pas été merveilleux romancier, il aurait été architecte ou historien. Laissons de côté l'architecte et occupons-nous de I'historien. Dans ce livre Catherine et les personnes qui l'entourent sont aussi vivantes que celles qui se meuvent dans la Comédie humaine. Il a obtenu cette intensité de vie en employant le dialogue. Je sais que cette manière de traiter l'histoire n'est pas très scientifique; elle est regardée de travers aujourd'hui; mais je crois tout de même que tous ceux qui ne sont pas des historiens de profession trouveront leur plaisir dans Catherine de Médicis; l'histoire vivante, même si elle est fausse, vaut mieux que l'histoire morte, même si elle est vraie. Et en fermant le livre ils regretteront que ce soit son seul essai historique. L'historien était toujours latent sous le romancier; dans tous ses récits il y a une préoccupation historique. Au milieu de son roman Un Ménage de Garçons, il s'arrête pour décrire un village tel qu'il a existé au xvie siècle, sous prétexte que c'est là que son héroïne a vu le jour, ou pour tout autre prétexte aussi frivole. Un autre exemple flagrant se trouve dans Les Paysans. Voulant décrire le parc et le château, il commence par les sept portes, car il y a sept portes à ce parc, et il assure le lecteur que pour comprendre le roman il est nécessaire que les sept portes soient décrites.
Son but dans ce roman était de prouver que la loi était insuffisante pour sauvegarder les intérêts des propriétaires contre une combinaison de paysans; et, avec une clairvoyance extraordinaire, il a prévu tous les événements qui sont arrivés en Irlande depuis vingt-cinq ans. La victoire des fermiers à la fin du roman n'est que le tableau exact de ce qui se passe en Irlande aujourd'hui.
Dans Les Chouans Balzac a raconté les misères et l'héroïsme des paysans qui n'ont pas voulu accepter la République, et, pour le plaisir de décrire la retraite de Russie, il a composé le conte qui porte le nom Adieu. Vous vous souvenez de ces descriptions du passage de la Bérésina. C'est là où la pauvre femme dit adieu à son mari. Adieu est le seul mot dont elle se souvient dans sa folie. Ce conte prouve que Balzac a su s'intéresser aux grands événements historiques, mais son époque m'obsédait. Il se peut qu'on écrive de meilleurs romans sur le présent que sur le passé; il se peut, aussi, que le passé fournisse de meilleurs sujets pour le théâtre. En tous cas Shakespeare a bâti son théâtre dans le passé, mais étant un artiste de la Renaissance il ne craignait pas d'introduire les mœurs de son époque dans les drames historiques. Lisez la première partie de Henri IV et vous y trouverez la vie des tavernes de Eastcheap racontée avec le même naturalisme que Balzac a mis à raconter le quartier Latin dans Les Illusions perdues. Nous nous souvenons du petit cabaret où Lucien fit la connaissance de Lousteau, lorsque nous parlons de la taverne où Falstaff dispute ses comptes avec Mistress Quickly. Des souvenirs de Doll Tearsheet et les soudards de Fleet Street se mêlent avec nos souvenirs de Coralie et de Florine et des journalistes des boulevards. Les deux actrices sont esquissées avec une main légère comme celle de Shakespeare, lorsqu'il jetait sur le papier quelques traits féminins. L'amour de Coralie s'exhale de sa bouche comme le parfum d'une fleur, et sur le coin de sa table Lucien écrit un article tellement joli, que personne n'aurait pu l'écrire sauf Balzac. Qui aurait pu faire parler les journalistes pendant le grand souper, excepté Shakespeare et l'homme qui les a fait parler? Les pages succèdent aux pages, l'esprit de Balzac nous entraîne comme une mer profonde: des aphorismes clapotent autour de nous comme des lames; nous subissons le sentiment de l'infini; et le seul juste reproche qu'on puisse faire à ce souper est qu'il n'y a pas un seul convive qui symbolise la Rive gauche comme Falstaff la Tête du Sanglier en Eastcheap. Je crois que nous avons tous rencontré sur le boulevard des journalistes qui ont plus d'allure que Lousteau, et qui incarnent une humanité plus riche. Mais si Balzac a échoué avec Lousteau, il a pleinement réussi avec Lucien. J'ose dire que j'aime mieux le Roméo de la comédie que celui de la tragédie. Lucien est bien moins abstrait, et Balzac a trouvé la phrase qui résume les ambitions d'un jeune homme, lorsque Lucien répond à Vautrin: je voudrais être célèbre et aimé.
En poursuivant les analogies qui lient ensemble ces deux maîtres de la pensée humaine, il faut oublier les petits traits qui sont sans importance, pour regarder en face ce qu'ils ont d'essentiel en commun. Ils sont tous deux pour nous les plus grands évocateurs d'âmes qui aient jamais existé. Sous ce rapport, on ne trouverait pas leur égal en Allemagne, en Espagne, en Italie, et si l'on retournait vers l'ancienne Grèce, on trouverait un goût plus parfait, mais non l'abondance de Balzac et de Shakespeare. Ils sont abondants comme la vie même. Rappelons-nous d'abord les créations du poète, seulement les noms qui viennent à l'esprit de tout le monde dès qu'on parle de Shakespeare: Hamlet, Othello, Lear, Antoine, Brutus, Cassius, Falstaff et les Richard II et III. Et sans songer aux personnages des comédies qui ne sont nécessairement que des aspects extérieurs: Benedict, Petruchio, Malvolio, etc., prononçons les noms qui représentent le mieux la Comédie humaine: le Père Goriot, le Baron Hulot, Philippe Rubempré, César Birotteau, le curé de Tours — qui encore? Eugénie Grandet. Je m'arrête, l'épreuve est injuste pour Balzac. Son talent ne se résume pas entièrement dans ses caractères; ses descriptions, ses commentaires philosophiques comptent pour beaucoup dans son œuvre. Pour comprendre l'énormité du Tourangeau, il faut connaître les 50 volumes qu'il a écrits de sa propre main en une vingtaine d'années. Quoique très grands, ses personnages n'ont pas l'éternelle allure de Lear, d'Othello, de Macbeth et d'Hamlet, ni de Don Quichotte ni de Sancho. Balzac n'avait pas le sentiment de l'héroïque. Mais Shakespeare l'avait, et c'est justement ce sentiment de l'héroïque qui l'a sauvé bien des fois du naufrage, par exemple dans le Roi Lear que Swinburne, le grand poète anglais, préféré à Hamlet.· Les poètes comme les dieux ne donnent pas leurs raisons, mais les romanciers en donnent et l'année dernière, Tolstoï, debout sur un rocher de la steppe, a déclaré avec la véhémence d'un Jeremie que ce qui manque à la tragédie, c'est le bon sens. Si le bon sens n'a jamais manqué à quelqu'un, je ne saurais dire s'il a le plus manqué à Jérémie ou à Tolstoï.
Emporté par la folie de la haine, Tolstoï a pris à partie la poésie, la musique, l'art tout entier, la vie elle-même. J'aime mieux la folie de l'amour, quoiqu'elle ait poussé Swinburne à mettre des fleurs à la boutonnière de tous les petits poètes du temps d'Elisabeth, et malgré qu'elle l'ait incité, dans un dernier délire, à tresser une telle couronne de lauriers pour le roi Lear, que le pauvre vieux n'en peut plus relever la tête. II faut lire ce livre de louanges et d'imprécations.... Enfin, il trouve un petit défaut, la disparition du fou, le compagnon du roi Lear jusqu'à la fin du troisième acte, et il dit qu'aucune conjecture audacieuse ou subtile ne peut l'expliquer. Je la regrette autant que lui; le fou est certainement l'être le plus raisonnable de la tragédie, et après sa disparition la tragédie n'est rien qu'orage, désespoir, terreur, délire; des scènes de cruauté se suivent les unes après les autres. La pièce est comme un navire qui, portant trop de voiles, est toujours prêt à chavirer. Le gouvernail est brisé, les mâts tombent, personne n'est debout, sauf le vieillard qui continue ses lamentations jusqu'à la fin et qui meurt avec sa fille morte dans ses bras.
La disparition du fou n'est pas la seule chose étrange dans cette pièce; tout y est inexplicable, même le génie de Shakespeare, si l'on n'admet pas que la pièce n'est qu'un brouillon qui n'a pas été assez travaillé. En tous cas on ne prend plaisir à sa lecture que lorsque Lear déclame, ou que le fou nous entretient avec sa grande sagesse. Le rôle d'Edmond est fait d'une hypocrisie assez plate; Edgar, son frère, est incompréhensible. On devine dans son rôle une idée que l'auteur a cherchée sans la trouver. L'action flotte entre une époque très lointaine et le Moyen-Age. Les trois filles de Lear sont à peine plus indiquées que les trois sœurs dans le conte de Cendrillon. Je raconte la pièce telle qu'elle apparaît à la lecture, mais elle acquiert une grandeur surnaturelle lorsqu'on la voit représentée. — Il faut voir Shakespeare! La parade lui est nécessaire, et surtout il faut l'entendre, car il s'adresse bien plus à l'ouïe qu'à l'œil.
Le Roi Lear est la plus belle esquisse qu'un poète ait jamais laissée, mais il ne faut pas oublier qu'en littérature l'esquisse ne vaut pas l'œuvre achevée. J'ai choisi Lear plutôt que Hamlet, Othello, et j'en ai parlé en détail pour une raison que vous avez déjà devinée. Vous savez que prendre le sujet d'autrui, c'est le droit de tout grand artiste. Rubens l'a fait quand il a apporté d'Italie la composition de La Descente de Croix. La tâche de Balzac a été plus difficile que celle de Rubens; le grand Flamand a honoré un peintre quelconque en lui prenant son bien, tandis que Balzac est entré en lutte avec le plus grand poète du monde et il en est sorti triomphant avec un chef-d'oeuvre à la hauteur de I'original. II est vraiment à l'honneur de la France qu'un Français ait pu refaire le Roi Lear de fond en comble et avec la même aisance dont la nature elle-même transforme les choses. Ayant un jour rencontré le Roi Lear dans la lande désolée, l'idée est venue à Balzac de le prendre par la main, de l'habiller à la mode de Louis-Philippe et de le conduire dans la maison Vauquer, et là il en a fait un bourgeois silencieux et timide au milieu d'un petit monde déchu, — le détritus de la grande ville. Et il a pu faire ce changement sans que le sujet perdit rien de ce qu'il avait d'essentiel. Maintenant le père qui se sacrifie pour ses filles et qui est ensuite abandonné par elles, parle en prose; quand il parle, ses paroles sont aussi rares que les paroles du roi étaient abondantes, mais les petites phrases débitées par lui nous révèlent une humanité que les vers avaient été incapables d'exprimer. Il est impossible, je crois, de lire la mort du père Goriot sans comprendre qu'elle est aussi réelle que la mort de Lear; seulement elle est moins hautaine. Nous sommes loin de la tragédie cyclopéenne où les vers tonnent et luisent, mais il y a ceci de commun entre les deux morts que la dernière est aussi indemne que la première de toute sentimentalité; la joie que nous éprouvons en lisant le roman aussi bien qu'en lisant la tragédie est une joie d'art, une joie qui ne fait pas couler de larmes. II n'y a pas une larme dans Shakespeare et je ne me souviens d'aucune en Balzac.
La table d'hôte de Mme Vauquer est d'une admirable vérité et je ne crois pas qu'il y ait dans l'œuvre de Balzac une plus belle page. Mais puisque Swinburne a trouvé un défaut dans le Roi Lear, ii faut bien que j'en trouve un dans le Père Goriot. Il a regretté l'absence du fou; moi, je regrette la présence de Vautrin. Les discours sur la société moderne qu'il tient avec Rastignac me semblent aussi insipides que les pires pages de la tragédie, et on n'est pas critique pour un sou, si l'on ne remarque que les filles de Goriot sont à peine plus indiquées que celles de Lear. Si elles nous semblent plus réelles, c'est que nous les voyons dans les salons et que nous les savons amoureuses de jeunes gens qui leur empruntent de l'argent et qui portent des souliers vernis. Mais il ne faut pas se laisser duper par les dehors: à vrai dire il n'y a guère plus d'humanité dans Anastasie de Restaud et Delphine de Nucingen que dans Goneril, Regan et Cordelia, un peu plus, parce qu'elles sont nées deux cents ans plus tard, dans un siècle où la femme avait acquis une certaine position et une certaine autorité.
Je n'ai pas la prétention d'avoir fouillé la littérature de la Renaissance à fond, mais on se rend très bien compte de ce qu'il y a dans une littérature sans l'avoir lue d'un bout à l'autre. On devine le caractère d'une littérature comme on devine le caractère de l'homme qui vous parle: à première vue on sait son âge, sa race, à quelle classe il appartient et cinq minutes après de quoi il est capable et un grand nombre de ses idées. Il en est de même avec une littérature. Après avoir lu deux sonnets de Pétrarque on sait que Laure n'était pour lui qu'une exhortation littéraire; on ouvre la Divine Comédie à la page où Dante entrevoit Béatrice dans les cieux et on sait tout de suite qu'il va faire d'elle une séraphique théologienne. Et Boccace? Sans lire une seule ligne de lui, on sait qu'il n'a jamais songé à autre chose qu'à la jolie chair de ses maîtresses et au bon fricot qu'il pouvait cuisiner. Il est inutile que je passe en Espagne pour vous parler de Dulcinée, la bonne amie de Don Quichotte: vous savez très bien que Cervantes se servait d'elle pour en faire la parodie des grandes amours du moyen âge. Je pourrais vous conduire en France pour vous parler de Rabelais et de Montaigne; et puis vous amener en Angleterre pour vous lire les contes de Chaucer: mais il faudrait beaucoup de temps pour toutes ces lectures; et il sera plus simple de vous inviter à venir avec moi au Louvre; il ne faut pas autant de temps pour voir des tableaux que pour lire des livres; ils vous renseignent sur les idées qui ont prévalu à leur époque et on peut dire en toute sécurité qu'aucun art n'est moins indiscret qu'un autre. Ce qui n'est pas dans la peinture n'est pas dans l'âme du peintre. Celles de Botticelli et de Mantegna nous apprennent qu'ils ont beaucoup réfléchi sur les draperies flottantes et qu'ils ont trouvé comment on peut tirer parti du corps de la femme dans les panneaux décoratifs.
A leur époque Pompéi était encore ensevelie, mais l'esprit de l'antiquité qui couvait sous les cendres leur a fait entrevoir de très beaux plis qu'ils n'auraient jamais pu dessiner, s'ils s'étaient apitoyés sur le sort humain et s'ils s'étaient inquiétés des souffrances et des mélancolies féminines. Je ne crois pas que vous trouviez dans les yeux des madones que Botticelli peignait pour ses patrons les ecclésiastiques plus de douleur que dans les yeux des femmes qui dansaient en chlamydes autour des vases grecs. Dans les femmes de Michel-Ange y a-t-il seulement un sexe? Le sexe de la femme lui répugnait et il a fait d'elle un être mixte, viril et musclé. L'histoire nous apprend que Raphaël a beaucoup aimé sa maîtresse la Fornarina et ses tableaux prouvent qu'il n'a dû être parfaitement heureux que lorsqu'il se trouvait seul avec elle dans son atelier, cherchant une attitude plus noble, plus douce que toutes celles qu'elle avait déjà prises et qui lui avaient inspiré pourtant des chefs-d'oeuvre. ll dut être content, quand elle donna ce beau mouvement de bras avec lequel elle attire un enfant vers un autre dans La Belle Jardinière, ou quand, avec un mouvement de bras aussi beau, elle soulève le voile qui couvre le nouveau-né. Phidias aurait compris Raphaël. Leur point de vue est le même. lls n'ont cherché que la beauté pure. Titien a laissé voir toute son âme sensuelle dans la belle exaltation du mouvement de la femme nue assise au bord du puits; elle semble adresser la parole à une femme richement habillée qui ne l'écoute pas; un pâle chevalier chevauche dans le fond ombreux; et vous vous souvenez aussi de I'autre tableau où un corps de femme, alourdi par la chaleur d'un après-midi roux et silencieux, se traîne à la fontaine pour y puiser de l'eau, et comment le murmure de l'eau entrant dans la jarre se mèle au chant du guitariste. Celle-ci et toutes les femmes de Titien nous apprennent que le peintre n'a pas cherché autre chose en elles que des créatures de plaisir qui n'ont jamais pensé ni rêvé. II ne pouvait oublier l'odalisque, même quand il peignait sa fille; vous vous souvenez comment elle s'en va les yeux regardant en arrière. Si aucun portrait d'homme n'existait de sa main, on dirait que Titien, de tous les peintres, était le moins psychologue. Mais nous avons des portraits de lui qui racontent la vie entière des princes, des sénateurs et des nobles jeunes gens.
Léonard da Vinci a versé une mysticité païenne qui lui est personnelle dans les yeux de tous ses modèles. Rubens a fait couler quelques larmes conventionnelles sur les joues de ses madones, mais ses belles Flamandes sont encore plus dépourvues de mentalité que les Italiennes dont nous venons de parler. Ni Isabelle Brandt ni Hélène Fourment ne lui ont inspiré une pensée intime; elles ne furent pour lui que des fleurs vivantes et il peignait leurs portraits exactement comme il aurait peint des pivoines et des coquelicots. Van Dyck et Jordaens ne se souciaient pas davantage de ce qui nous intéresse tant: l'âme féminine. Vous pouvez scruter tous les tableaux, feuilleter tous les livres de la Renaissance, vous n'en trouverez aucune trace; pas plus dans Shakespeare que parmi les autres: voilà où je voulais en venir.
(A Suivre.)
GEORGE MOORE.
Source: Curated by George Moore Interactive LLC (georgemooreinteractive.org) — Shared for research, educational, and personal use.