Terre d’Irlande — Chapitre 3 — Une maison de campagne irlandaise
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Terre d’Irlande — Chapitre 3 — Une maison de campagne irlandaise
Paris: G. Charpentier et Cie, 1887, pages 41-62, 3,060 words
III UNE MAISON DE CAMPAGNE IRLANDAISE
Me voici dans une maison de campagne, une véritable maison de campagne irlandaise (il y en a comme cela des centaines), une espèce de boîte carrée où conduisent des marches de pierre.
A droite et à gauche sont le salon et la salle à manger. Les murs sont tapissés d’un hideux papier français, fleurs rouges sur fond d’or. Aux fenêtres pendent des rideaux criards d’un rouge écarlate. Mon hôte me fait remarquer que, lorsqu’on les a achetés, c’était la couleur à la mode. Il y a dans le salon deux formidables cabinets en bois de rose incrustés dans les murs et quelques chaises exquises de Chippendale, dont personne n'oserait le moins du monde suspecter la valeur. Dans la salle à manger se trouve un beau buffet de Chippendale, et sur les murs sont pendus des tableaux représentant des chevaux dont il faut écouler maintes fois l’histoire et les aventures. Ici c’est le cheval de chasse sur lequel, il y a vingt-cinq ans, le squire actuel franchissait un mur de six pieds; là le cheval de course qui, il y a un demi-siècle, arrivait second aux courses de Chester, — et les hypothèques qui pèsent actuellement sur la propriété sont dues en partie aux pertes subies à cette occasion.
De chaque côté de la maison s’étendent de grands bois semblables aux coulisses d’un théâtre; ils embrassent une verte clairière où paît le bétail. L’avenue est couverte de bouses de vache.
Derrière la maison est une écurie avec des toits qui tombent en ruine et des portes brisées; dans la cour pleine de flaques d’eau patrouillent des troupes d’oies et de canards; plus loin en avant, sur un terrain découvert, s'élève, abritée par des lauriers, une baraque en fer devant laquelle deux policemen sont assis nettoyant leurs fusils. Ils ont été de garde toute la nuit, et viennent d’être relevés; leurs camarades se promènent en ce moment de long en large devant la maison; je puis les apercevoir en me penchant tout en attachant ma cravate.
Mon hôte est depuis longtemps sous la protection de la police. Il n’y a peut-être pas de vie en Irlande à laquelle la Ligue tienne plus qu’à la sienne; mais comme il est un homme prudent, il ne fait pas un pas dehors sans être précédé d’un char plein de policemen armés jusqu’aux dents. Ceux-ci éclairent la route, et un second char, rempli comme le premier de policemen armés jusqu’aux dents, vient par derrière et forme l’arrière-garde.
Cette impopularité s’explique facilement.
Le revenu de sa propriété ne s'élève pas à plus de mille livres; or elle est hypothéquée de sept cents livres par an. A tout prix ces sept cents livres doivent être payées, et toutes les réductions doivent provenir des trois cents livres qui restent. Les fautes des pères retombent sur les enfants, et la propriété de mon hôte n’existe guère que sur le papier. Mais il a une autre source de revenus; il est agent de terres et perçoit en cette qualité un revenu qui s’élève à cinquante mille livres par année, sur lesquelles il touche une redevance de cinq pour cent. Pour ramasser une aussi énorme somme sur le pauvre peuple, on conçoit ce qu'il faut d'assignations, de procès-verbaux, de saisies, etc., et les embarras pécuniaires de mon hôte le forcent de faire tout cela sans aucun remords. De là son impopularité, de là le vif désir qu’entretient le parti national de l'évincer (évincer est dans l’ouest un euphémisme qui veut dire assassiner).
La famille de mon hôte se compose de sa femme, de trois filles et d’un fils. Deux des filles sont de grands et forts laiderons de vingt-trois à vingt-quatre ans. Elles ne pensent qu’à faire quinze milles à cheval, chasser toute la journée et revenir à cheval le soir à la maison; le lendemain, elles sont toutes prêtes à jouer une partie de tennis, ou à faire trente milles pour aller à un bal. La troisième est une pâle petite créature à la chevelure d'or, passant son temps à peindre des fleurs sur les panneaux des portes, et à aider sa mère aux travaux du ménage. Le fils est un type irlandais vraiment caractéristique; nous l’appellerons Tom. Tom, après avoir passé quelques années à Londres dans de vagues emplois, et y avoir contracté autant de dettes que le lui ont permis ses créanciers, mais plus que son père n’a voulu en payer, a fini par avoir affaire avec la Cour des banqueroutes, et est revenu à la maison paternelle, où, blasé et fatigué de la vie, il traîne les jours et les semaines dans une si formidable paresse que souvent le matin il ne peut s’arracher du lit.
D’abord son père essaya de l’employer dans son agence, et c’est surtout aux manières tapageuses et insolentes de M. Tom que mon hôte dut de ne pouvoir plus faire un pas hors de sa maison sans être accompagné par la police. Tom a environ trente ans. Il a de longues jambes, des mains osseuses et la cour d’écurie se lit en grosses lettres sur sa figure. Il promène sous son bras un Sportsman, et fait cliqueter dans sa poche un penny et une demi-couronne; tout en marchant, il effleure d’une badine de frêne son pantalon et ses bottes, dont l’élégance est un écho des anciens jours de Regent Street. Donnez-lui une certaine facilité à tourner des compliments, une certaine faconde inépuisable à exprimer je ne dirai pas ses idées, car il n’en a point, mais ses goûts fort restreints et très tranchés: ajoutez-y des restes d’élégance fashionable qui traînent dans sa garde-robe, — écharpes de l’Arcade Burlington, parfums de Bond Street, chaussures de cuir vernis craquelé, bas de soie rapiécés, — et vous comprendrez comment les jeunes filles dans ce pays perdu peuvent se bâtir une espèce d’idéal sur le modèle de ce gandin fourbu.
Après le déjeuner, il commence à babiller. Il maudit l’Irlande comme le trou le plus hideux qu’il y ait sous le soleil; il fait frémir sa mère, en lui répétant à satiété que la Ligue les réduira tous à la mendicité; et quand il a bien établi ce point, il se met à développer son plan pour acheter de jeunes chevaux, les élever et les vendre sur le marché anglais. Quelquefois il s’interrompt pour prendre le journal et s’endort, un tronçon de cigarette brûlée entre les lèvres. On n’entend plus parler de lui pendant une heure. Puis on le voit s’acheminer en se baissant sous les lauriers du côté des écuries. Sifflant leurs chiens, ses sœurs courent après lui, les mains fourrées dans les poches de leurs robes de coton, la boue de la cour suintant à travers leurs bottines éculées. Derrière les écuries s’étend un petit champ récemment converti en manège, et là tous les trois ils passent des heures à examiner une couple de poulains semblables à des cabris, montés par des gars du pays en blouses de coton à côtes et en gros souliers ferrés, qui leur font faire mille et mille tours.
Vous n’imagineriez pas que ce soit chose facile de jouir d’une partie de chasse avec un policeman à vos trousses pour empêcher un ligueur de tirer sur vous pendant que vous tirez un faisan! ou de vous abandonner aux charmes d’un tête-à-tête, sous l’œil d’un policeman veillant à ce que vos baisers ne soient pas interrompus par un ligueur qui vous donnerait un coup de couteau dans le dos! Un habitué des boulevards pourrait difficilement se résigner à s’amuser ou à faire l’amour dans de pareilles circonstances. Hé bien! vous auriez tort: malgré les précautions absolument indispensables que l’on doit prendre si l’on veut préserver sa peau, les gens de Mayo savent parfaitement s’amuser. En ce moment, il n’est question que d’un pique-nique, d’un bal d’après-midi qui s’arrange autour de moi.
D'après ce que j’entends, il doit se donner dans une maison du Loch Carra — “une maison où il y a un splendide parquet pour la danse”, crie l’une des jeunes filles. “Et à qui appartient cette maison?” demandé-je: — “Oh! à un garçon qui habite Paris, et qui ne vient jamais ici. Papa est son agent, et nous pouvons faire tout ce que nous voulons à la maison.”
En allant au pique-nique, nous découvrons tout à coup le gris miroitement d’un beau lac éclatant entre les lignes brisées des rochers de la côte et les échancrures des marécages. Les ondoiements des montagnes Clare se perdent dans le lointain ou forment une ceinture au paysage, à ce paysage dénudé qui suggère si bien l’idée d’une vie sauvage, d'habitants incultes et barbares.
En Irlande, la pensée se reporte naturellement aux pirates des côtes, à des chefs et des tribus vêtus de peaux. La greffe de la civilisation, que l’Anglo-Saxon pendant sept cents ans s’est efforcé de lui imposer, n’a jamais pris. C’est là un fait. Le Celte sera-t-il capable de se civiliser lui-même, quand il aura obtenu le Home Rule? C'est une question que je ne prétends pas résoudre.
Pour le moment, c’est un sauvage éminemment fait pour élever des bestiaux, mais peu propre à exercer l’industrie du fermage à laquelle la loi le condamne sous peine de mourir de faim.
En bas, dans la plaine humide qui borde cette fondrière, s’étend le village. Les cabanes sont bâties de pierre rugueuse sans mortier. Elles se divisent en deux, rarement en trois compartiments: les fenêtres ne sont pas aussi larges que celles d’une voilure de chemin de fer. Là gîte toute une famille, — famille se composant du mari et de la femme, du grand-père et de la grand’mère, et de huit à dix enfants, qui s’y parquent du mieux qu’ils peuvent.
Les cabanes sont couvertes de chaume, ou de mottes de gazon vert tirées du champ voisin. Devant chaque habitation s’étale un bourbier, où un cochon se vautre au plus épais, tandis que les enfants jouent dans les endroits secs. On peut se faire une idée de l’intérieur de ces huttes: un trou noir qui sue la puanteur! Les habitants appellent la fermentation de la vase et de la sueur une odeur chaude. Autour des murs on aperçoit des formes vagues qu’il est difficile de définir; cela ressemble à des espèces de bahuts élevés qui se dérobent aux regards; ce sont les lits. Le plancher est brisé par places; la pluie se ramasse dans les creux, et il faut la balayer tous les matins. Un énorme cochon couvert de poux barbote dans une auge placée au milieu du plancher, et de temps en temps la bête s’en va renifler sur le berceau d’un enfant qui dort à côté du foyer. La vieille grand-mère agite ses mains tremblotantes, et la bête regagne son auge.
Un docteur du pays m’a raconté cette histoire. Il avait été envoyé pour soigner un enfant dont les boyaux sortaient. On avait laissé l’enfant dormant sur le bord du berceau, et la couverture était tombée; le cochon s’approcha et mordit le bout des boyaux, et quand le docteur arriva, il se trouva que l’opération faite par le cochon avait parfaitement réussi.
Après le cochon, voici la famille à table. De cuisine, ils n’ont aucune espèce d’idée; en fait d’assiettes ou d’ustensiles de cuisine, il n’y a dans la hutte que le pot noir en fer qui pend sur le feu. Le père et la mère entrent, suivis de leur couvée.
La mère, une grande et forte créature faite pour le travail des champs, habillée d’une souquenille rouge qui tombe à peine au-dessous des genoux, — on voit ses jambes rouges, épaisses et informes, — enlève le pot de dessus le feu et le transporte sur le seuil; un des enfants prend un tamis, et l’eau passe. Alors on chasse le cochon sous l’un des lits et la famille se met à manger dans le tamis. L’eau fraîche du puits arrose le dîner.
Quelquefois les familles un peu à l’aise élèvent une vache, et un peu de lait s’ajoute au repas. Ces gens s’appellent les petits fermiers; ils ont de trois à dix acres de terre pour lesquels ils payent de vingt à vingt-cinq schillings par acre.
Dans leurs petits champs, qui ne sont point, comme en Angleterre, séparés par des haies luxuriantes, mais par de misérables murs de pierre donnant à la campagne un aspect de délabrement indescriptible, ils cultivent de l’avoine cl des pommes de terre; l'avoine et le cochon leur servent à payer le propriétaire, et ils vivent avec le reste. “Les beaux sentiments, dit Balzac, fleurissent dans l’âme, quand la fortune commence de dorer les meubles.” Aussi n’ai-je jamais découvert chez ces pauvres gens le moindre soupçon de sentiment esthétique; on n’a jamais vu un pot de fleurs sur la fenêtre d’un paysan irlandais.
Veut-on savoir à quoi ressemble l’Irlande? L'Irlande rappelle l’odeur de l’huile de paraffine. Le pays exhale la senteur humide, moisie et malsaine de la pauvreté, d’une pauvreté qui sent la terre. Cette odeur vous prend au nez à la porte de chaque cabane; elle flotte au-dessus des cheminées avec la fumée de la tourbe, elle couve sous les fumiers, elle rampe le long des fondrières profondes et noires qui bordent les chemins; l’aspect chétif et maigre des champs marécageux et des collines sans arbre vous rappelle partout cette odeur de pauvreté, d’une pauvreté qui rend malade à mourir.
Nous avançons en suivant des routes d’une nudité désolante; nous avons des policemen devant nous et derrière nous. Tout à coup nous apercevons des arbres, et à travers le feuillage le lac gris miroite, et un paysage nous révèle ses aspects variés, — de longs promontoires boisés, des îles et d’immenses étendues d’eau blanche; la maison qui couronne cette large colline verte est le Lake Mount, la propriété du mystérieux personnage dont personne ne sait rien, sinon qu’il habite Paris et écrit des vers français. Le parc est beau, orné d’arbres qui ont plus d’un siècle; mais ici l’odeur amère de la pauvreté vous poursuit encore.
Le porche est en ruines, l’avenue est couverte de mauvaises herbes et de bouses de vache, et des troupeaux de bestiaux errent à travers les bosquets, paissant le long des terrasses. La maison ressemble beaucoup à celle que nous venons de quitter; mais elle est plus belle. Quatre énormes piliers supportent le balcon; on arrive à la porte de la maison par un large et imposant escalier; au-dessus se voit un spacieux entablement où sont inscrites la devise de la famille et la date de la construction.
Sur l’espace sablé qui s’étend devant la maison sont réunis des voitures et des véhicules de toutes formes; les policemen et les soldats qui les protègent causent de leurs fonctions aussi naturellement que les nourrices des Champs-Elysées de leurs bébés. Ils s’approchent d’un couple d’amoureux, et en leur demandant pardon de leur indiscrétion, leur rappellent le danger auquel ils s'exposent en prolongeant leur tête-à-tête dans l’obscurité des bosquets.
Il fait une journée délicieuse; dans le gai rayon du soleil, les costumes roses des jeunes filles forment des taches de couleur: le vaste lac avec ses joncs, ses îles et ses bords peu profonds étincelle comme un miroir de toilette, et le large feuillage des hêtres se balance avec la mélancolique langueur d’un éventail. De notre compagnie, les uns, debout sur les marches, repaissent leurs yeux de cette splendide vue d’été, les autres dansent au salon au bruyant chamaillis d’un piano, et la gaieté du jour va son train, quand tout à coup un personnage singulier, — un jeune homme en longue redingote verte que personne ne connaît, — arrive à la porte dans une voilure de poste.
Son petit chapeau, sa longue chevelure, ses vêtements taillés à la parisienne et sa barbe à la Capoul lui donnent un aspect vraiment étrange et presque incongru. Sur le boulevard, il pourrait se tolérer; mais dans ce milieu, c’est un être de féerie. Personne ne le connaît; il semble très fâché et frappe avec impatience. Le vieux serviteur apparaît. — “Que font tous ces gens ici?”
— “C'est Mistress une telle el sa société en partie d'après-midi, Monsieur. Je serais enchanté de vous montrer la maison; mais ils sont en train de danser dans le salon, et le lunch est servi dans la salle à manger.”
— “ Montre-moi la maison plutôt; ne me connais-tu pas? C’est ma maison, et j’arrive de Paris.”
— “Bon Die! mille pardons, Monsieur; entrez, et parlez à Mistress X…”
On s’imagine facilement l’embarras de cette digne femme. D'un côté, il lui était difficile de prier le propriétaire de lui faire le plaisir de danser dans sa propre maison; et d’un autre côté elle ne pouvait vraiment pas réunir ses invités, emballer le luncheon et déguerpir. Mais le Parisien avait un cœur pitoyable, et voyant de quoi il s’agissait, il monta les escaliers, changea de vêtements, et demanda la permission de se joindre aux danseurs, permission qui lui fut gracieusement octroyée.
Nous devînmes tout de suite amis, et il m’invita à passer quelques jours avec lui. Puis il me raconta son histoire. Il avait toujours eu du goût pour les choses qu'il ne pouvait pas tout à fait comprendre. “Quand, disait-il, on est parvenu à comprendre à fond un opéra, un livre ou un tableau, une grande partie du charme a disparu.” A dix-huit ans, il avait entrepris le tour du monde en quête d’un art qu’il ne pût pas tout à fait comprendre; et comme il avait rencontré beaucoup de choses en ce genre sur le boulevard Montmartre, il y était resté jusqu’à l'âge de trente ans. Le mauvais état de ses affaires l’avait ramené en Irlande.
Après des sommations réitérées, son agent avait fini par refuser de lui donner de l'argent, et il était arrivé de Paris avec quelques livres sterling dans sa poche et un volume de Baudelaire et de Verlaine, afin de voir ses tenanciers et de discuter avec eux la question de réduction des rentes. Il connaissait à fond les moindres bagatelles en vers français qui avaient paru sur la scène; mais quant à la situation, l’étendue et la condition de ses propriétés, il n’en savait pas plus long que moi.
En tenant compte des modifications d’âge et de tempérament, on rencontre assez fréquemment aujourd’hui ce type d’hommes en Irlande. De tous les coins du monde, ils sont revenus à leur pays natal.
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