Terre d’Irlande — Chapitre 2 — Dublin (suite)
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Terre d’Irlande — Chapitre 2 — Dublin (suite)
Paris: G. Charpentier et Cie, 1887, pages 21-40, 2,591 words
II — DUBLIN (suite)
Dublin se divise en quatre parties: le Château, l'Hôtel Shelbourne, le Club de Kildare Street et la maison de mistress Rusville, la tailleuse en renom.
Le Château.
Pour décrire le Château, il suffit de le comparer à une énorme caserne de police. D'archileclure, il n’en a aucune, et ses murs de brique sont aussi pelés, aussi nus qu’un document officiel; il n’y a pas jusqu’aux casaques rouges des sentinelles anglaises qui ne rappellent les morceaux de ruban rouge dont les documents sont attachés. Un étranger pourrait le prendre pour un magasin à poudre. Il s’élève comme un mancenillier au milieu des ruines et de la mort; la saleté des rues environnantes est extrême. Il domine la Liffey, un affreux canal ou rivière coulant entre deux endiguements de pierre. Curieux et caractéristique détail: entre les ponts, des mouettes marines volent, deçà delà, avec une régularité mécanique, et de temps en temps plongent après les tripailles que le courant charrie vers la mer. De chaque côté, des rues sombres et sinistres, des taudis décrépits, remplis de vieux bouquins qui pourrissent dans une fétide confusion; des trous noirs, où, dans un clair-obscur à la Rembrandt, on distingue la forme d’une vieille femme farfouillant au milieu d’un tas de choses qui pourraient être des vêlements; des boutiques où des femmes à la mine soupçonneuse font le métier de vendre des cigares à bon marché; d’autres, où des placards annoncent l'excellence de l'obscène marchandise manufacturée sur place; — puis la perspective flotte en une légère courbe, jusqu’à ce qu'elle se perde dans la fumée des brasseries et des distilleries, horizon parfaitement approprié à une ville de vice misérable et de hideuse décrépitude.
C’est une de ces rues que les officiers du Château choisirent pour y perpétrer des crimes inconnus jusqu’ici dans les fastes de la honte, crimes dévoilés à la lumière par l’énergie de M. O’Brien, un Parnelliste membre du Parlement; crimes dont les empereurs romains déguisaient l'horreur en les environnant de marbre, de soie et d’or, mais dont l’abomination est centuplée ici par l’entourage, la saleté et les ordures de Ship Street. Quelquefois, comme chez le vieux Cenci de Shelley, la conscience de son péché, son insouciante résolution de défier Dieu peut élever le coupable à une certaine terreur tragique; mais le défaut de perception morale, au lieu de diminuer l'horreur et le dégoût d'une luxure contre nature, semble l’accroître au contraire; et de tout ce que le hasard ou une indiscrète curiosité a pu déterrer dans l’égout du péché, je ne connais rien de plus terrible que l'histoire de l’homme aveugle, le gardien de la maison, l’histoire de ces boucs, de ces vieux libertins de soixante ans qui lisaient en tête-à-tête la Bible aux soldats. L’archevêque fut obligé de lancer un mandement pastoral défendant à ses ouailles de lire les journaux pendant les débats du procès.
C'est du Château que s’administre la loi anglaise en Irlande, et c'est là que le vice-roi tient sa Cour pour rire. Toute espèce de cérémonie royale ou religieuse peut prêter au ridicule; mais il est certain que, lorsqu'un homme qui n’est pas roi est forcé de singer autant que possible la royauté, tout ce qu'il peut y avoir de grotesque dans l’original devient, à l’imitation, une pure caricature. Le vice-roi n’est pas un acteur qui consente à jouer un rôle, ni un Messie assez audacieux pour se déclarer Dieu; mais c'est entre les deux quelque chose d'indéfinissable, qui dit: “Naturellement, vous savez bien que je ne suis pas un roi, mais il faut que vous me considériez comme tel, et que vous vous adressiez à moi en conséquence.” Une telle anomalie entraîne nécessairement une foule de situations qui sentent tout à fait la farce du Palais-Royal. Un exemple. Quoique le vice-roi joue le rôle de roi, sa femme n’est point autorisée à jouer celui de reine.
Comment alors tenir un salon? Il est clair que les dames qui sont présentées ne peuvent baiser la main du vice-roi, comme elles baisent la main de la Reine au salon de réception de Buckingham Palace. Situation difficile dont voici la solution: le vice-roi baisera les dames. Il est impossible d’imaginer quelque chose de plus absurde que ce vice-roi, un noble anglais choisi pour ce poste par le gouvernement actuellement au pouvoir, debout sous un dais entouré de guardsmen rouges, toutes les dames de sa maison en blanc sur une estrade, donnant l’accolade à une interminable procession de femmes, jeunes et vieilles, grasses et maigres, à mesure qu’elles sont annoncées par le chambellan d’office, qui lit leurs noms comme le secrétaire d’un doge dans un opéra-bouffe.
Et puis, comment disposer des innombrables sinécures du Château? Et les entremetteurs, et les complaisants, et les subalternes de tout genre que cette Cour dérisoire attire, et qui pullulent autour d’elle comme les mouches autour d’un excrément de choix! II faut voir tous ces gens marchant en procession dans les salons après les présentations: le Grand Maître des écuries, le Grand Intendant, l'Huissier des Gentilshommes, le Secrétaire militaire et le Secrétaire particulier, l’Assistant des secrétaires, etc. On comprend facilement la haine du peuple pour les dérèglements et les désordres du Château.
Le Château est au parti national, pour employer une comparaison d’une justesse indiscutable, ce qu’est pour un taureau un drapeau rouge. Cette farce de cour est considérée comme une absurdité par toutes les classes de la société, excepté par les femmes des hautes classes pour qui les fêtes du Château sont de toute importance. Il n’en est pas des mères en Irlande comme en France; ce n'est pas dans le cercle de leurs amis qu’elles vont chercher un époux possible pour leurs filles. Aussitôt que la jeune fille a quitté la pension, elle est amenée à Dublin, embrassée par le Lord Lieutenant, et lâchée dans la salle de bal du Château pour y flirter avec toute la discrétion ou l'extravagance qu’il lui plaira. En France, le chaperon a sa signification. En Angleterre et en Irlande, il n’en a aucune: du moment où le chaperon entre dans la salle du bal jusqu’à celui où il en sort, il ne sait en aucune façon quelle est sa charge. Cependant, la jeune fille passe quatre et quelquefois cinq heures à danser quand l’occasion s'en présente, ou à chercher avec un partner favori quelque coin bien caché au bout d’un sombre corridor. Les jeunes filles sans grande conscience morale se frayent à elles mêmes le chemin au Château, el celles qui y sont convenablement introduites peuvent y trouver de l’agrément; mais pour la majorité c’est un lieu de torture et de désespoir. Le nombre des filles en effet dépasse celui des hommes dans une proportion de trois pour un; par conséquent la concurrence est dure; et c'est pitié de voir ces pauvres martyres de la mousseline, suspendues au passage des portes, leurs yeux tout humides de désir et d’invitation, prêtes à happer chaque homme au passage. Mais quoique ces bals ne soient guère pour les jeunes filles qu’une série de brisements de cœur, on n’en a pas moins recours aux démarches les plus pénibles, aux plus viles bassesses pour s’assurer une invitation. Une femme faisant le sacrifice de sa vertu pour sauver la vie de son mari a toujours été pour les dramaturges une situation favorite; je ne dis pas que si un romancier, mettant en scène le Château de Dublin, représentait une mère se soumettant à tous les caprices d’un chambellan en vue d’obtenir une carte pour un des bals privés de la cour, il n’exagérerait pas la situation; mais s’il se contentait d’écrire que l’adultère a été souvent payé avec une carte d’invitation, il ne dirait que l’exacte vérité. — J’ai souvent jeté les regards vers certain sofa de ce palais, en regrettant que les sofas n’eussent pas de langue.
L’Hôtel Shelbourne.
L’Hôtel Shelbourne est un large et commode hôtel. A votre descente, un jardin d’hiver vous accueille avec son agréable note de vert, et le gazouillis d’une petite fontaine qui tombe au milieu d’un bassin entouré de grenouilles de pierre. Il faudrait la plume de Balzac pour décrire l'Hôtel Shelbourne. C’est la pension de Madame Vauquer, se mouvant dans les cercles aristocratiques. Pour 3 liv.10 sh. par semaine vous pouvez y vivre, et cette libéralité de la part des propriétaires est singulièrement appréciée des veuves et filles de toute sorte. Le salon des dames est à droite, et on peut lui appliquer le mot de Flaubert: “C’est le centre moral de la maison.” Les murs sont décorés de paysages suisses, — montagnes, chamois, cascades et lacs. Autour de la cheminée s’étalent un grand nombre de chaises basses, chaises pour les dames invalides, chaises faites pour y lire des romans ou y travailler à des ouvrages de laine. On n'y parle que d'hommes et de mariages; c’est là que tous les scandales de Dublin s’engendrent, germent et se couvent.
En ce moment, le salon a sa physionomie la plus habituelle. Deux vieilles dames sont assises sur un sofa, tricotant; deux vieilles filles qui y viennent chaque année à la chasse d’un mari sont assises aussi, avançant sans aucun art leurs petites mules noires; entre elles est le chaperon qui les a amenées à Dublin pour la saison du Château.
“Ainsi, vous voilà venues pour la saison du Château, et vous allez être présentées”, dit une des vieilles filles; “vous trouverez les chambres grandes et les soupers excellents; et si vous connaissez quelque monde et particulièrement les officiers de la garnison, vous trouverez les bals du Château tout à fait amusants. Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de venir à Dublin un mois avant les réceptions et de donner un bal; de cette façon, vous arrivez à connaître tous les hommes. Si vous ne l’avez pas fait, j’ai bien peur que vous ne rencontriez pas beaucoup d'amateurs. Fussiez-vous même introduite, ils se contenteront de vous demander pour danser, et vous ne les reverrez plus. Dublin est comme un champ de course; les hommes viennent, vous parlent et s’en vont. Ce sera assez agréable, si vous connaissez du monde; mais quant aux mariages, néant. Je puis vous assurer que je connais nombre de jeunes filles, et des jeunes filles charmantes, qui ont passé ici six ou sept saisons, et qui n'ont pas été capables d’en venir à bout.”
“Ah! ah!“ dit la seconde vieille fille dans un terrible baragouin, “le pire de tout cela, c’est que le stock des filles s’accroît de jour en jour, qu’elles deviennent chaque année de plus en plus nombreuses, tandis que les hommes, eux, semblent diminuer d'autant. Aujourd’hui, un homme ne vous regarde pas, à moins que vous n’ayez mille livres à l’année.”
C’est à l'Hôtel Shelbourne que descend tout le grand monde pendant la saison du Château. Alors l’hôtel est aussi plein de jeunes filles qu’une ruche d’abeilles; leurs voix claires résonnent dans les corridors; la soie égaie l’escalier; et c’est alors que se manifeste dans tout son éclat la moralité qui caractérise tous les pays où l’on parle anglais, et où les jeunes filles jouissent de la même liberté que les hommes. Complète liberté de langage leur est accordée. A Dublin, une vierge a, pour ainsi dire, la virginité du vice; l’adultère et les invitations du Château sont les seuls thèmes de la conversation. Le veilleur de nuit est son héros. Elle sait parfaitement comment, une nuit, il ferma la porte de M. X..., pendant que celui-ci était dans la chambre de mistress Y..., et comment le pauvre homme ne put rentrer dans sa chambre et dut rester cinq heures au water-closet; elle sait très bien aussi comment le veilleur avait reçu l’ordre de tenir un compte exact des heures que le capitaine A... passait dans le salon de Lady B... (le salon conduit à la chambre à coucher), et comment, lorsque le compte fut fait, il se trouva que le capitaine avait passé en une semaine quarante heures en tête-à-tête avec sa seigneurie. Un titre est un titre; mais quarante heures d’adultère par semaine, c'était par trop fort: Lady B... fut priée de décamper, et une médaille de bonne conduite fut décernée au veilleur.
Le Club de Kildare Street.
Le Club de Kildare Street est une des institutions importantes de Dublin. Il représente, dans la plus complète acception du mot, le parti rentier en Irlande; mieux encore, il représente la respectability, c’est-à- dire que ceux qui en font partie sont doués d’une véritable incapacité d’huître à comprendre autre chose que ceci: qu’ils doivent continuer à s’engraisser dans le lit où ils sont nés. Comme les huîtres aussi, les vieux fossiles regardent à leur fenêtre. Cette fenêtre est le Club, une espèce de lit d'huîtres-propriétaires où tombent les aînés de toutes les familles du pays; et ils y restent, passant leurs journées à boire du sherry et à maudire Gladstone dans une espèce de dialecte ou langue morte, que la stupidité du Club, une stupidité de larve, a conservée. Les bannières vertes de la Ligue agraire passent; les cris d’une Nouvelle-Irlande réveillent l’air endormi; les huîtres se précipitent à leur fenêtre — ils sont là la bouche ouverte — de vraies huîtres de féerie; — et du coin de Frederick Street, un groupe de jeunes filles de l'Hôtel Shelbourne les contemple dans une silencieuse admiration.
La Maison de Mistress Rusville.
C’est à la sympathique tailleuse que sont confiées les hanches et les poitrines élégantes, les chagrins et les scandales bien nés.
Quand la ricaneuse comtesse se retire, la langoureuse marquise est reçue avec la sympathie générale: “Ma chère Hélène, je suis si malheureuse!” soupire la marquise; “je ne puis plus y tenir; mon mari est une brute! Il n’y a qu’ici que je trouve un peu de consolation; il n’y a que vous d’aimable.” Bouleversées par l’émotion, les deux femmes tombent dans les bras l'une de l’autre, et s’embrassent éperdument. Finalement, elles se retirent dans le boudoir de mistress Rusville — un délicieux petit coin tendu de draperies japonaises. Presque couchées dans les bras l’une de l’autre, elles sirotent leurs stimulants de l’après-midi. Le gin dans des verres délicatement ciselés perd beaucoup de sa vulgarité; — quand on annonce des amazones, on fait venir les sodas à l’eau de vie, — et tout en se racontant leurs aventures et leurs désappointements, elles regardent les grandes écrevisses ramper dans les herbes marines ou un vol d’oies sauvages cachant de leurs ailes le disque d’argent de la lune.
Naturellement, ces longues heures passées à ivrogner et à ressasser des scandales n'avancent pas beaucoup les affaires; mais mistress Rusville a trois filles à produire, et elle espère bien que ses aristocratiques amies lui donneront un coup de main quand elle aura arrangé ses affaires et mis le pied sur le chemin qui conduit au redoutable escalier du Château. Mistress Rusville est une des mille petites ambitions dont Dublin est criblé.
Le Château est la tête, l’Hôtel Shelbourne le corps, le Club de Kildare Street et la maison de mistress Rusville les membres de cette créature misérable et couverte de pustules saignantes qu’on appelle la société de Dublin. Aujourd’hui elle tremble, et morne de frayeur, elle écoute le sauvage et terrible aboiement de la meute parquée dans les chenils qui forment un cercle autour du Château, de l’Hôtel, du Club et de la maison Rusville; — et à mesure que Gladstone approche, la meute saute et hurle de joie d’aller à sa rencontre; les dents claquent effilées sur la barrière de bois: — Lèvera-t-il le loquet, et laissera-t-il les chiens fondre sur la bête obscène?
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